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Aka
Moon
Embrumée,
mais pas fumeuse. Complexe, mais pas sans issue.
Technique, mais pas inabordable. Voilà en
quelques mots ce que dégage Aka Moon,
combo belge de jazz qui n'évite aucune
piste, qui tente de s'aventurer partout. Mais
toujours sur cette sainte scène!
Rencontre avec Fabrizzio, saxophoniste du
groupe
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Ce qui est frappant dans Aka Moon, c'est votre
facilité d'adaptation à n'importe quelle
ambiance, à n'importe quel endroit. Que ce soit un
café ou un théâtre classique.
Fabrizzio: -C'est un peu vrai, mais le public qui se
rend à ces concerts, dans quelque lieu que ce
soit, c'est le public d'Aka Moon! Un public très
diversifié, en fait.
Mais comment vis-tu le fait de jouer dans des salles
telles que l'opéra de la Monnaie à
Bruxelles, des salles tout sauf populaires ?
F.: -D'abord, l'opéra, c'est un art en soit,
comme tout autre art. C'est un endroit qui réunit
beaucoup d'arts. Où il y a beaucoup d'artisans qui
travaillent. Surtout à l'Opéra de la
Monnaie qui est d'une qualité exceptionnelle par
rapport aux risques qu'ils prennent dans leur
programmation.
Vous jouez de la même manière dans cette
salle que dans un petit café?
F.: -Bien sûr! La scène est quelque
chose de sacré. Même si elle ne comporte que
quatre planches de bois sur des bacs de bière,
c'est la scène! A partir du moment où tu te
trouves sur cette scène, il y a des gens qui sont
là pour recevoir et d'autres pour donner. C'est ce
qui est merveilleux dans le concert, c'est cet
échange qui est rarement à sens unique.
C'est un peu un temple, un lieu où on se
réunit pour une raison donnée.
Certaines personnes montent sur scène pour montrer
ce qu'ils savent faire; nous, on monte sur scène
pour comprendre ce qu'on ne comprend pas !
Dans toutes les expériences que vous avez
déjà vécues, quel est le moteur? Une
rencontre, une envie?
F.: -La façon dont on mène le groupe,
la cohésion émotionnelle qui est
nôtre, notre complicité, tout cela va sur un
principe de multiplication. Habituellement, les groupes
font une chose à la fois. Aka Moon fait plein de
choses à la fois. Par exemple, ici on joue
électrique avec un dj (Grazzhoppa, en
l'occurrence), on a joué avec des musiciens
indiens, espagnols à l'opéra... En
même temps, on va mixer un groupe avec plein de
souffleurs Et on va faire un truc avec des violonistes On
fait tout ça en même temps!
C'est important pour vous?
F.: -Oui, bien sûr. Une chose en enclenche une
autre. On travaille toujours avec la base d'Aka Moon,
mais il y a souvent des invités qui viennent
nourrir ou échanger quelque chose qui nous semble
indispensable. On cherche des situations où les
gens se passent des clés. Il faut essayer d'aller
vers des gens et découvrir leurs secrets. On
trouve une petite énigme qui nous permet d'aller
encore plus loin, dans une autre direction Et puis, ces
secrets et ces clés se croisent et ça donne
envie de faire de la musique, d'aller plus loin.
Même si les gens sont de cultures
différentes, de religions différentes,
qu'ils mangent des choses différentes, qu'ils font
de la musique différente il y a moyen de
créer quelque chose. Et pour ça, il faut
respecter les valeurs de chacun.
Quel est votre objectif musical? Pousser la
technique?
F.: -On a déjà fait
énormément de choses en musique. On a
déjà joué avec toutes sortes de
groupes: rock, variété, jazz, be-bop,
opéra, orchestres philharmoniques, musique de
chambre Mais quand tu es dans un style, tu dois respecter
certaines choses. Les formes par exemple. Mais parfois,
on se dit qu'il y a un décalage par rapport
à la vie. On vit des expériences qui nous
enrichissent de ça et de là, mais la forme
coince. C'est pour ça que les concerts d'Aka Moon
ont toujours des formes différentes. On ne sait
parfois même pas quelle forme on va adopter pendant
le concert. C'est la scène qui décide. Tout
est là, les musiciens sont prêts, mais on
attend de savoir où on va C'est pourquoi il faut
toujours être vigilant sur scène, pour ne
pas rater un instant. Toujours rester
concentré.
Avec ton background musical et toutes les
expériences que tu as mené dans tellement
de styles, de musiques différentes, est-ce que tu
as l'impression d'avoir fait le tour? Est-ce qu'il y a
encore des gens qui t'étonnent?
F.: -Tout le monde m'étonne! Il y a des
disques que je peux ré-écouter des
centaines de fois, que je connais par coeur et qui
à chaque fois m'étonnent. Coltrane, Charles
Parker, Miles Davis, Bach, du flamenco, des musiciens
indiens ou africains Ce que j'aime entendre quand un
musicien joue, c'est ce qu'il y a derrière, c'est
son âme en quelque sorte. Et quand je revois un
musicien, il n'a peut-être pas fait de
progrès techniques, mais je sens qu'il a
bougé. Et ça, ça m'étonne!
Par exemple, la musique classique. Même quand ils
jouent des partitions, tu sens au-delà de la
musique des choses qui jaillissent.
Par rapport à la scène et au studio,
avez-vous deux approches musicales
différentes?
F.: -Oui, il y a une différence. On travaille
totalement différemment. Parfois, on fait le
disque en "live". Mais il y a aussi des disques que l'on
ne fait qu'une seule fois, au moment du studio. En
général, on ne refait plus du tout cette
formule-là. Donc, en studio, une partie du travail
est de faire quelque chose qui ne se fait que là.
A la limite, on ne répète presque pas et on
le joue comme ça Il n'y a pas une façon
unique de travailler en studio pour Aka Moon. Le principe
d'Aka Moon, c'est une mémoire. On a fait plein de
CD qui restent uniques et que l'on peut consulter. Un peu
comme une photo. C'est ce principe
d'éternité.
Il y a aussi ce problème qu'on a parfois, c'est
qu'on n'arrive pas à répéter. Alors,
on va tous en studio, comme ça, je suis sûr
qu'on peut jouer ensemble (rires). C'est
déjà arrivé!
On enregistre toujours plein de trucs. Là, pour le
moment, on enregistre un trio et un quartet; on a
enregistré des musiciens ici et dans le sud de
l'Inde, maintenant, il faut mixer tout ça. On a
toujours quelque chose. D'ailleurs, c'est difficile de
savoir tout ce qu'Aka Moon a enregistré, il y a
tellement de choses
Tu n'as jamais de regrets en écoutant un CD? Te
dire que, à ce moment-là, tu aurais
dû jouer comme ça ?
F.: -Oui, bien sûr, mais il faut accepter
ça. C'est la règle du jeu. C'est le
principe de l'enregistrement Tu as même
intérêt à te le dire. Aka Moon est
toujours dans un processus de remise en question! Il faut
comprendre l'autre le plus possible et pouvoir jouer
avec. Ca fait partie du travail. Récemment avec la
chaîne qu'on a faite avec les chanteurs indiens et
les chanteurs de flamenco, il s'est passé une
chose étonnante. Dans la reconstitution de cette
chaîne, dans ce qu'elle a de plus ancestral,
c'était vraiment difficile de passer de l'un
à l'autre. D'un point de vue rythmique,
mélodique et harmonique. Tout est
bouleversé. Toutes les étapes qui
évoluent, c'est des moments merveilleux!
Que penses-tu d'Internet et des possibilités
qu'il offre?
F.: -Non seulement c'est intéressant, mais
c'est fondamental! Les humains n'inventent que ce qui
existait déjà dans la nature. Internet
existait avant. Pour moi, il y a un Internet et il y a
l'autre. Tous les phénomènes de
télépathie, d'intuition et tout ça
c'est en nous depuis toujours! Et extrêmement
réel. Et le nouvel Internet vient de là. On
essaie de matérialiser ce qui existait
déjà et était hors de notre
contrôle en quelque sorte. Ce nouvel Internet n'est
qu'un outil pour redonner à l'Homme cette
possibilité-là. Cette intuition, cette
télépathie que l'on a perdue au fil du
temps. C'est cyclique. C'est vers ça qu'on doit
tendre
Aka Moon sera en concert à
la Louvière, le 11 novembre
2000
Entretien de Fabian Tilman
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