Entretien avec Chip Taylor

Artiste talentueux et productif, Chip Taylor est né à Yonkers près de New York en 1944. Après avoir entamé une carrière de joueur de golf professionnel, il connait son premier succès avec "Here I Am" . Il écrit aussi bien pour son propre répertoire que pour celui d'autres artistes, tout en lançant de nouvelles carrières comme celles de James Taylor (& The Flying Machine) et Evie Sands.
En 1981, après de nombreux albums ("Last Chance" (1973), "This side of the big river" (1975), ...), il met un terme à sa carrière suite à une mésentente avec sa maison de disque. Il devient alors flambeur professionnel et grand amateur de Casino jusqu'en 1993, l'année de son retour dans le monde de la musique via une tournée US en compagnie de Midge Ure, Daren Smith, Rosie Flores et Don Henry. Mais ce sera surtout la sortie de deux albums rétrospectifs, "Hit Man" et "The living room tapes" qui feront de lui un grand artiste américain reconnu. Aujourd'hui, sa musique traditionnelle aux textes accrocheurs et swinguant nous revient pour un double CD, "Bootleg - The London Sessions".
 

- Qu'est-ce qui vous amène par ici?
Chip Taylor: -
Au début, je ne tournais pas, ou peu. Je restais dans les environs de New York. Ma première tournée date de 1973. J'avais beaucoup de succès en Hollande, à ma grande surprise. Ma maison de disques m'a dit à l'époque qu'il se passait quelque chose de spécial et voulait que je vienne. Cela m'a décidé à faire quelques dates en Europe. Comme je devais jouer là-bas et en Angleterre, le chemin logique passait par la Belgique. Et depuis 1976, je vis une vraie histoire d'amour avec les Pays-Bas et la Belgique. Je me devais donc de revenir pour mon nouvel album.

- Quel rapport avez-vous avec vos vieux succès?
C. T.: -
Il font définitivement partie de moi, de ma personnalité, de mon histoire. J'adore le pouvoir que peuvent avoir des chansons, les miennes aussi peut-être. Elles peuvent permettre à certaines personnes de se sentir mieux, leur apporter le sourire, ... Et cela de la vieille grand-mère au plus petit des enfants. Et c'est ça que je trouve merveilleux. Certaines chansons ont un pouvoir étrange.
Il n'y a pas si longtemps, j'étais en Italie le long d'une rivière avec ma guitare et un peu plus loin, il y avaient des enfants de 4 ou 5 ans. Ils étaient là avec leur mère. J'ai commencé à jouer Wild Thing , juste les accords, et je voyais les enfants qui commençaient à bouger sur le rythme. Leur maman commençait aussi à se remuer. C'était vraiment magique. Je sentais vraiment la chanson qui vivait. Je me rendais compte qu'elle pouvait être dans plein d'endroits à la fois, dans la tête de plein de gens.

- Vous êtes resté hors de la musique pendant un petit moment.
C. T.: -
Tout à fait. Depuis le début des années 80 et pendant une dizaine d'années.
A la fin des années 70, j'ai sorti un album solo et j'avais besoin de soutien de la part du département Country de ma maison de disques. Mais ils n'étaient pas contents de mon travail car je n'étais pas dans le style Roots de Nashville. Mais moi, je voulais faire ma propre musique. Ces problèmes ont duré quelques temps. Au début des années '80, j'avais sorti un single et ma propre maison de disques demandait aux radios de ne pas passer ce morceau à l'antenne. Même si certaines le voulaient, mon label leur donnait d'autres morceaux, plus dans le style de Nashville, à diffuser. C'est à ce moment que je suis parti et que j'ai commencé à jouer au casino, en professionnel.
Et durant 14 à 15 ans, j'ai gagné ma vie avec l'argent que me rapportait le jeu. Avant, je gagnais ma vie à 50% avec la musique et à 50% avec le jeu. Ce rapport est passé à 98% pour le jeu et à 2% pour la musique.
A ce moment là de ma vie, chaque jour était consacré à gagner de l'argent. Je jouais aux cartes, au blackjack dans les casinos de la côte ouest, à Las Vegas par exemple. J'avais la capacité de retenir les cartes qui étaient sorties et en jouant de plus en plus souvent, je commençais à bien me débrouiller. Mais ils m'avaient repéré. Ils commençaient à me connaître dans les casinos alors ils mélangeaient les cartes dans le sabot et ça devenait impossible de prévoir les sorties de cartes. Je me suis alors mis aux courses de chevaux.
Je travaillais avec un copain qui était le mec le plus doué pour gagner de l'argent. Il avait de super tuyaux. On se levait tous les jours à 8h30 pour regarder toutes les courses, courir après les bons coups, les bonnes infos, ... On formait une super équipe. On était connu de partout et on avait donc beaucoup de facilités. On avait notre propre écran pour suivre les courses par exemple.
En 1995, ma mère est morte. Nous étions très liés. A cette époque, je chantais pour elle, un peu comme quand j'étais à l'école. Elle adorait ça et moi aussi. C'est là que je me suis rendu compte que c'est ça que je voulais faire: recommencer à chanter. Alors, je lui ai dit:" Maman, j'arrête le jeu et je recommence la musique." Ma vie a alors changé de direction.
Elle m'a toujours soutenu, quoi que je choisisse.
Et depuis lors, je suis inspiré comme je ne l'ai jamais été. La preuve, c'est cet album de 24 chansons. Je ne dois plus seulement penser en terme d'argent, de cartes ou de chevaux. Je réfléchis sur tout ce qui m'entoure, sur les voyages avec John, le guitariste qui m'accompagne, sur les concerts, sur les chansons, ... On se retrouve à deux face au monde. On lit beaucoup de livres, on écoute plein de cd's, on s'intéresse à ce qui se passe. On vit plein d'expériences. Tant musicalement qu'humainement, on se sent libre. On n'est pas restreint par un format de chansons, un style musical, ...

- Et durant les années '80, la musique ne vous a pas manqué?
C. T.: -
Un petit peu, j'écoutais encore de temps en temps de la musique mais vraiment très peu par rapport à ce qu'elle représentait pour moi avant et après cette période. Je me souviens qu'au début des années '90, j'ai eu une envie de revenir à la musique. Quelqu'un voulait faire une tournée de songwriters dans des clubs de New York avec des gens comme le chanteur d'Ultravox, Dorothy Smith, ... C'est à ce moment-là que j'ai repris le goût de la musique et je me rappelle que j'étais au téléphone et je cherchais les coordonnées de mes anciens partenaires. Mais je ne les ai pas trouvés. Ca ne devait pas être le bon moment pour revenir.
Je pense que je voulais devenir le meilleur joueur. Et pour cela, il y a tellement de choses à apprendre que ça te prend des années. Je crois que c'est pour ça que j'y suis resté. Je voulais être le meilleur.
Avec mon partenaire, on formait une super équipe. Il savait des choses que je ne connaissais pas et inversement, je connaissais des trucs qu'il ignorait. C'est ça qui faisait notre force. Financièrement, le fait d'abandonner le jeu était une erreur. Pour gagner autant d'argent que ce que je gagnais à l'époque, il fallait que j'écrive des tubes comme Angel in the Morning ou I can't let go . Mais j'espère que de belles choses arriveront pour moi dans la musique.

- Dans quoi est ancrée votre musique? Vous n'avez pas été exploité dans un champ de coton ?
C. T.: -
Non, bien sûr. Je suis issu d'une famille de la middleclass new-yorkaise. J'ai toujours aimé la musique. Quand j'avais environ 8 ans, mes parents n'avaient pas de baby-sitter. Alors, ils m'ont emmené dans un music-hall qui s'appelait My Wild Irish Rose . Et cet endroit m'a obsédé. Je savais en sortant de là que ce serait ça ma vie. Je me levais même la nuit pour écouter la grande radio de mon père, en cachette évidemment.
J'étais fou de musique Country et j'ai aussi été incroyablement touché par Johnny Cash et Elvis, un peu plus tard. Mystery Train est une chanson incroyable.
J'ai commencé à jouer dans un groupe durant mon adolescence. Un groupe de Country Music.
Et j'ai décroché très vite un contrat avec une maison de disques. Et durant les années '50, je me suis mis à écouter du blues et d'autres musiques, comme celle du MOONDOG Show à New York.
C'est cette combinaison qui a été à la source de mon son. De mon rock. Et quand je suis arrivé à New York au début des années '60, c'est ça qui a fait ma spécificité par rapport à la musique très piano qui y était jouée. Il y avait de très bons trucs mais ils étaient tous basés sur le piano. C'était l'époque de trucs comme Gershwin, des trucs très pop, de la musique de show. Et moi, je suis arrivé avec mon blues, ma guitare, de la musique que l'on n'entendait qu'à Memphis. Et c'est grâce à ça que j'ai été reconnu, vu que l'on était très peu dans ce registre. Ils croyaient tous que je venais de Memphis.

- Que pensez-vous de la musique actuelle?
C. T.: -
Ce qui m'a épaté, c'est l'explosion de la musique rap. Elle est arrivée alors qu'il n'y avait qu'une affreuse musique pop dans les médias américains. Ca m'a fait penser aux mouvements musicaux des années '50 et '60, tu sens que les artistes pensent: " On se fout de ce que vous pensez, on fait la musique qu'on veut et c'est tout." Il y avait la même énergie dans le rap des années '80 que dans le rock des années '50 et '60. Ils ont créé un vrai style de vie. Et maintenant, on sent qu'une branche de cette musique fait quelque chose de très vivant, de très organique. Bien entendu, il y a du déchet dans le rap d'aujourd'hui. Des trucs pop fades et pourris de business. C'est ce qui se passe également dans la musique Country actuelle. Il y a des trucs vraiment merdiques mais on assiste au retour d'une vague alternative dans ce style très prometteuse. Je me sens accepté dans ce mouvement et j'en suis à la fois fier et heureux.
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(Fabian Tilmant)



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