"Les coeurs boudinés" de Krassinsky
 
"Les Coeurs boudinés" est en fait un recueil de cinq histoires courtes chacune centrées sur les déboires sentimentaux d'une petite grosse. Histoires douces amères, poétiques et parfois cruelles mais toujours d'une incroyable justesse et profondément touchante.

Le graphisme est manifestement d'inspiration manga, ce qui peut parfois repousser les plus classiques d'entre nous, mais il faut bien admettre qu'en terme de découpage de l'action, de narration, cette inspiration japonaise est un réel apport. Première oeuvre entièrement réalisée par Krassinsky, "Les Coeurs boudinés" est absolument indispensable dans la bibliothèque de toutes les femmes (jeunes ou pas, grosses ou pas) et de tous les hommes qui s'intéressent vraiment à ce sexe moins faible qu'on le croit.

C'est dans un bel hôtel de Bruxelles que nous avons rencontré Jean Paul Krassinsky, jeune dessinateur de bande dessinée qui évolue depuis cinq ans maintenant dans le monde des phylactères.




Entretien:


6bears: "Les Coeurs boudinés", vous dessinez et vous êtes scénariste, c'est votre première expérience en solo?
Krassinsky: Oui, c'est la première vraie cartonnée en couleur. J'avais fait des petites choses comme "Mich et Moch" et des petites nouvelles. Mais, c'est vrai que c'est le premier livre que je mène de A à Z, de bout en bout.

Et qu'est-ce qui vous a donné envie de faire tout, tout seul ?
En fait, c'est assez naturel, c'est-à-dire que quand j'étais petit, je faisais mes bandes dessinées dans mon coin, je faisais l'histoire, les dessins et je les éditais moi-même grâce à la photocopieuse de mes parents. Je les agrafais, je faisais le relieur, le commerçant, enfin je faisais l'intégralité de la chaîne donc, c'est une démarche assez logique. Quelque part, c'est une démarche plus bizarre de dessiner les histoires des autres... enfin quand on est parti depuis tout petit à vouloir faire de la bande dessinée.

Où est né le projet des Coeurs boudinés ?
En regardant les gens, en fait. C'est une idée qui m'est venue à une terrasse de café. Je regardais passer les gens en été et j'écoutais aussi les commentaires des autres à la terrasse sur ceux qui passaient. C'est toujours assez croustillant, assez marrant. Et, du coup, ça ma donné plein d'idées et, je me suis aperçu en puisant dans ma mémoire que j'avais plein de trucs à dire dessus.

Y a-t-il certains personnages auxquels vous vous identifiez plus ?
Oui, mais je ne vous dirais pas lesquels bien sûr...

Il y en a quand même qui sont des personnages plutôt flatteurs...
Oui... de toute façon, quand on écrit, on est obligé de s'identifier à chacun des personnages... bon sauf au chien. Mais, cela fait partie de la logique d'écriture. Il faut les vivre un peu de l'intérieur pour pouvoir les connaître. Puis, quand j'étais jeune, j'étais un petit gros, je n'ai donc pas eu trop de mal à m'identifier aux personnages.

Au-delà du fait que ce sont des petits gros, ce sont des histoires qui sont très féminines. Est-ce que ce n'est pas plus dur pour un homme de se mettre dans la peau de petites grosses, de femmes donc ?
Pas tant que ça, c'est assez naturel pour un garçon de s'intéresser aux filles. Au final, j'aurais plus de mal à raconter une histoire de guerrier qui a fait la guerre du Vietnam, parce que là, pour le coup, je serais obligé d'inventer plein de trucs. Mais les filles, forcément, je discute avec, j'essaie de les écouter, puis elles se confient aussi. Donc, cela s'est fait assez naturellement tout compte fait.

Dans vos histoires, il y a une réelle tendresse pour la plupart de vos personnages, mais il y a aussi une certaine cruauté...
Cela finit mal, surtout pour les hommes, en fait. Pour les filles, cela dépend un peu du point de vue. Cela peut paraître cruel, mais je m'inspire de faits réels. Le regard des gens sur les petites grosses n'est pas toujours tendre et c'est aussi ça que j'ai voulu montrer, parce que dans le fond, c'est quelque chose qu'on n'avoue pas, ou qui ne s'avoue pas volontiers. Se moquer de l'apparence physique des gens, la railler, tout le monde le fait. Mais, par contre, si on demande aux gens, s'ils ont ce genre de pratique, ils diront que: "bien sûr que non, pas moi!". C'était un peu cela que je voulais montrer au départ et après, c'est vrai que les histoires que j'ai pu raconter, c'est de la fiction. C'est des petites anecdotes, des petits moments où ça dérape, mais c'est inspiré de faits réels.

En plus de ce côté un peu "brèves de comptoirs", il y a une vraie influence poétique, il y a d'ailleurs plusieurs citations directes dans l'album.
Quand on fait de la BD, on se nourrit de plein de choses, et pas que de BD. À la limite, plus on en fait et moins on a envie d'en lire. Donc c'est vrai que moi je vais piocher dans la poésie, aussi bien que dans le ciné, les romans,... c'est une chose qui se met en place toute seule, tant qu'on a envie de connaître le monde, on lit et on découvre énormément.

Vous êtes aussi assez influencé par les mangas, ça se voit dans le graphisme de votre album. D'où vient cet intérêt pour le manga.
Je fais partie de cette génération qui a acheté des mangas en japonais sans les comprendre. J'avais un réseau de copains qui étaient branchés là-dedans. Quand Akira est arrivé, ça a été la révélation. J'avais même des copains qui faisaient des études de japonais et qui traduisaient des Tezuka. Donc, j'avais lu des Phénix traduits, à la photocopieuse, et c'était plutôt rigolo. Et, maintenant que le manga arrive de manière plus large, c'est là qu'on découvre qu'il y a plein de merveilles et que le manga a cette dimension que n'avait pas la BD franco-belge: il est très tourné vers le réel d'aujourd'hui. Il peut aller très loin dans l'imaginaire, mais il y a des bases qui sont vraiment réalistes. On voit ça aussi maintenant avec la nouvelle BD depuis une dizaine d'années. Mais, c'est vraiment cette notion là qui me touche dans le manga.

Et en tant que dessinateur, d'un point de vue graphique...
De toute façon, moi je fais aussi partie de la génération Goldorak donc graphiquement j'ai toujours été bercé par ça. Plus que dans le dessin, plus que dans le trait, il y a une logique de narration qui se sert très peu de l'ellipse, qui privilégie les ambiances souvent, et qui est extrêmement intéressante, je pense.

Quels sont les auteurs qui vous inspirent ?
Ils sont très nombreux en fait. J'ai lu beaucoup de BD pendant des années donc j'ai pioché chez tout le monde; de Carlo Jiménez à Cabane, en passant par Miyazaki, Miller, Moebius,... Il y a plein de gens que j'adore en fait. Du coup il n'y en a pas un qui m'a marqué vraiment. J'ai fait ma soupe, mon petit mélange, un petit melting-pot d'influence. En littérature, il y a deux ou trois grosses figures tutélaires qui m'ont vraiment marqué. Plutôt des romanciers américains d'ailleurs. J'ai énormément d'admiration pour Steinbeck qui fait vivre des personnages avec ironie et tendresse en même temps. Il y a des romancières, comme Anna Gavalda qui est plus jeune, qui ont une chouette distance avec le monde qui les entoure et qui le raconte bien. Mais là aussi il y a énormément de gens qui m'ont marqué.

Vous avez d'autres projets ?
Il y a le deuxième volume que je suis en train de dessiner et une série que je fais avec Laetitia Schwendimann et David Calvo. Elle s'appelle AK et c'est une sorte de roman photo avec des peluches, plutôt débilos. Et puis d'autres projets mais il est peut-être un peu tôt pour en parler parce que je suis toujours à l'écriture. C'est vrai que j'y passe beaucoup de temps, j'ai toujours trois ou quatre projets que je suis en train d'écrire, sachant que sur les trois - quatre, je vais en jeter deux comme ils ne vont plus me plaire et qu'après, sur les deux qui restent, j'aurais peut-être le temps de n'en faire qu'un, et puis est-ce qu'il sera accepté... Donc, c'est toujours très aléatoire mais c'est vrai que j'ai une activité d'écriture intense.

Donc un futur d'auteur complet...
Je ne dis pas que je ne vais pas m'acoquiner avec deux &endash; trois copains dont j'admire le travail, parce qu'il y en a mais, c'est vrai que pour l'instant, ce n'est pas prévu. Cela se fera sur un coup de coeur, de manière plus hasardeuse ou impromptue.

Quand vous étiez petits, vous reliiez vous-mêmes vos albums. À quand votre propre boîte d'édition ?
Euh... (il jette un regard à son attachée de presse) Pour l'instant, j'ai compris qu'il valait peut-être mieux déléguer à des gens qui savent mieux le faire...

C'est un rêve de pouvoir vous auto-produire ?
Ce n'est ni un rêve, ni un projet mais, c'est vrai que c'est un métier que je trouve très beau. Je crois que, si je n'avais pas été un auteur, j'aurais sûrement été du côté de l'édition.


(Propos recueillis en juin 2005 par Boul.)




© 1996 - 2005 6bears Magazine