Essai de définition de la critique
théâtrale et du jeu d'acteur



Table des matières

Introduction
Le tiers
Le narcissisme du comédien
Le langage inversé



Qu'est-ce un bon spectacle ? Comment faut-il apprécier le jeu d'acteur ? Est-il possible de donner un avis technique, voire objectif sur une prestation théâtrale ? La critique théâtrale a-t-elle du sens ? De quel droit des non-professionnels peuvent-ils porter un jugement sur le travail de professionnels du théâtre ? Quel théâtre et pour quel public ? Autant de questions qui alimentent les débats sur la profession de critique et sur le théâtre en général. Il n'y aura jamais de réponses définitives à toutes ces interrogations pertinentes. Nous ne pourrons y répondre intégralement ici. Nous essayerons uniquement de constituer quelques repères et d'émettre quelques réflexions.



Premier repère : sans regard tiers, il n'existe pas de théâtre, sans public, il n'y a pas de comédiens, sans critique il n'y a plus de dialogue.

Le critique est en quelque sorte un spectateur limite. Spectateur car, avant toute chose, il participe comme tout autre spectateur à un spectacle. Limite, parce que, de par son expérience, son intérêt et surtout par sa fonction, il n'est pas un spectateur tout à fait comme les autres. Il est le spectateur, acteur potentiel d'un discours sur la pièce qu'il regarde. En cela, il communique virtuellement avec les comédiens pour les informer de ses émotions et de ses pensées. Il oblige, et cela est sans doute le plus important, à remettre en question la qualité du travail des acteurs et des metteurs en scène. Peu importe qu'il ait raison ou tort. Il suscite toujours des joies, des doutes ou des colères auprès des professionnels. Tant mieux, car de cette façon, ces derniers sont en quelque sorte obligés de sortir de leur petit cercle de convaincus. Le tiers ainsi constitué peut permettre une ouverture vers de nouvelles créations. Il y a interaction. Pour cela, il faut évidemment que les acteurs et les autres professionnels du théâtre prennent le temps de lire les articles. Étant donné le narcissisme et l'égocentrisme exacerbé de la majorité des comédiens, il ne faut pas trop s'inquiéter à ce niveau. D'ailleurs ces deux traits de caractères sont essentiels à une telle profession, s'ils n'emportent pas tout le reste. Cela nous porte tout naturellement à nous intéresser à ces deux tempéraments dans le second chapitre.


Deuxième repère : le narcissisme du comédien

Sans narcissisme, le métier de comédien n'existerait pas. Ce trait de caractère est intrinsèquement lié à la profession. Une fois pour toutes, acceptons-le sans fausse pudeur pour notre plus grand plaisir. Car cette énergie permet la créativité, permet à ces montreurs de corps, d'émotion et de parole de nous toucher sur un canal de communication différent de celui que nous utilisons tous les jours. Arrêtons, par soucis de morale chrétienne mal placée de considérer les acteurs comme des égoïstes exacerbés. Prenons-les uniquement pour ce qu'ils nous donnent parfois: du bonheur. Il n'y pas si longtemps, bon nombre d'entre eux étaient pourchassés comme de simples délinquants, voire comme de grands criminels. Arrêtons ce procès mal placé et interrogeons-nous plus avant sur ce trait basique qu'est le narcissisme. Expression banale mais en parfaite adéquation avec notre discours "Qui trop embrasse, mal étreint" s'applique ici à merveille. Certes le narcissisme est indispensable à toute création, mais l'excès nuit à la qualité.

Quant on parle de "surjeu", il s'agit dans la majorité des cas d'un narcissisme sans borne. Le narcissisme pour le narcissisme en lieu et place d'un narcissisme pour l'art. Et l'art dans le théâtre doit tenir compte du spectateur. L'acteur doit donc s'ex-poser au regard extérieur. Dans un surjeu, le comédien bascule dans la folie débridée et hyper-personnelle et ne se préoccupe plus de faire passer "quelque chose" à cet autre qu'est le spectateur. Cela n'a plus de sens collectif et ennuie en général le public honnête.
Par analogie aux mathématiques, nous pourrions définir plusieurs dimensions du narcissisme. Le narcissisme producteur d'oeuvre est de second degré. Il doit déplacer son point de vue et s'accorder avec l'intérêt du spectateur. Dans ce cas seulement, il y a sens. De nombreux comédiens perçoivent cela naturellement. Mais dans un monde ou l'hyper-médiatisation et l'hyper-abstraction jouent un rôle dévastateur, certains comédiens oublient cette vérité première et s'engloutissent uniquement dans le "regardez-moi, regardez-moi comme je suis beau". Il suffit d'apparaître pour plaire. Et bien non, le narcissisme doit paradoxalement se travailler.



Troisième repère : Le basculement dans le langage inversé

Depuis l'aube des temps, certains hommes et certaines femmes se persuadent de l'uniformité, de la rationalité et de la cohérence des actes de leurs semblables. L'Histoire avant d'être un trésor d'informations est une visualisation du temps très caractéristique. Le temps historique n'est pas neutre : il est linéaire. L'actuelle obsession de productivité maximale et de rentabilité parfaite se base grosso modo sur le même principe : la recherche d'une pureté linéaire. Tout comportement doit pouvoir se traduire en graphe simple. La prévisibilité doit être totale.

L'intérêt d'une telle démarche au niveau technique est certain, au niveau artistique, il est nul. Il y a un vice de départ caractéristique de l'art en général, du théâtre en particulier. L'être humain est contradictoire fondamentalement. C'est effectivement le seul "animal" qui soit intéressé autant par la vie que par son contraire, la mort. Malheureusement cette donnée de départ n'apparaît que rarement dans les statistiques. Le théâtre n'est jamais qu'une extrapolation de cette évidence si bien cachée. Pour faire passer un message de vie, l'acteur doit avoir fait un passage du côté de sa mort intérieure et extérieure. Pour montrer la passivité, il doit être hyper actif. Il y a une inversion originelle du jeu d'acteur.

Une scène d'action dans le théâtre mouvement demande un calme intérieur absolu, sinon l'image se trouble. Une scène à la limite du dépouillement total demande une concentration intérieure et une activité cérébrale intense, sinon l'image se trouble. Certaines techniques théâtrales peuvent être reprises au niveau de la formation avec comme seul objectif cette recherche du contradictoire auprès de l'étudiant-acteur. Le nez du clown et le masque neutre en sont deux bons exemples. Par intensification visuelle de certaines parties du corps (le nez, le visage), le travail du clown et du masque neutre oblige les parties du corps non cachées à une grande précision et à une extrême sobriété. Les grimaces ou les gestes imprécis se remarquent immédiatement et feront rire ou pleurer le spectateur mais aux dépens des acteurs. Et le spectacle ne durera guère car nous basculons immédiatement dans le surjeu (nous connaissons déjà une de ses causes, l'égocentrisme au premier degré, il en existe bien d'autres).

L'acteur doit faire rire "avec" et non "contre" lui. Pour cela, il faut passer par le langage inversé, contradiction de base du jeu d'acteur et de l'humain. Pour atteindre cet objectif, il ne suffit pas d'être ou d'exister pour faire du théâtre mais cela impose un travail rigoureux et régulier sur son corps, sur son âme pour en extraire des fruits communicables. Des gens dans la rue ne font pas du théâtre : pourtant ils sont et ils existent. Malheureusement, bien des acteurs se déplacent sur les planches d'une manière assez proche de celle des passants. Paradoxalement, pour faire passer de l'émotion, cela suppose beaucoup d'abnégation et de travail. La spontanéité se construit, l'improvisation s'élabore.

Marcher sur une scène de théâtre s'apprend. A priori, rien n'est laissé au hasard. A posteriori, l'imagination peut foisonner. Pensez à Picasso et à ses peintures cubistes achevées. Regardez ses croquis de jeunesse. Rien n'est plus opposé et pourtant l'un soutient l'autre. La démarche créatrice implique très souvent le passage par le langage inversé, c'est à dire par le contraire de la créativité. L'art se construit. Il n'est pas l'oeuvre d'une activité spontanée. Il est humain et non divin.


P. C.


Dans les semaines qui suivent, nous aborderons les repères suivants:

La violence entre l'acteur et le spectateur
Notion de public honnête
La communication théâtrale
Le basculement dans le langage inversé
L'image qui se trouble
La mort intérieure et la mort extérieure
Le décor comme protection ou comme fuite
Les différentes formes du surjeu



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