Entretien: Bruno Brioni

À la découverte des arcanes de Denys Arcand

Nous avons rencontré à Montréal le cinéaste canadien Denys Arcand pour vous faire découvrir un des plus grands représentants québécois du 7e art.

Au loft de Denys Arcand. Deux heures passionnantes face à un cinéaste passionné, quoi demander de plus?

Denys Arcand est né à Deschambault au Québec en 1941. Cinéphile convaincu il réalise de nombreux courts métrages historiques pour l'Office National du Film après des études en histoire à l'université de Montréal. Sa première tentative, une trilogie historique réalisée de 1963 à 1966, est un réel succès de rigueur et de qualité "Champlain", "La route de l'ouest" et "Les Montréalistes".
Son long métrage "On est au coton" fera l'objet d'un des rares cas de censure dans le cinéma canadien. Ce film tourné en 1969 relate les rapports d'exploitation entre les travailleurs du textile et les dirigeants d'usines. Ce n'est que plusieurs années plus tard que le film sera finalement débloqué. Suivront "Québec, Duplessis et après", "Réjeanne Padovani", "Gina", un documentaire sur le référendum de 1980, "Le confort et l'indifférence" et "Le crime d'Ovide Plouffe".
Ce n'est qu'en 1986 que le nom de Denys Arcand sort de l'anonymat pour apparaître au grand public avec "Le déclin de l'Empire américain". Voici une étude de moeurs canadienne sur le ton d'un Woody Allen bien inspiré. 1989 est l'année de la consécration pour Denys Arcand où il présente "Jésus de Montréal" au festival de Cannes. Pressenti pour la Palme d'Or, il repartira avec le prix du jury pour ce regard acerbe et critique de la société moderne, belle récompense. En 1993 "Love and Human Remains" est son premier film tourné en anglais d'après la pièce de théâtre de Brad Fraser. Trois ans plus tard en 1996, il tourne un film à petit budget dans les rues de Montréal intitulé "Joyeux Calvaire" retraçant le parcours de deux SDF (sans domicile fixe).
On peut résumer la thématique de Denys Arcand par trois mots: intégrité, humilité et passion que l'on retrouve également tout au long de l'entretien qu'il nous a accordé l'hiver dernier... Action!



6Bears: J'ai lu dans un article que vous avez choisit de faire vos études d'histoire parce que c'est ce qui vous apparaissait le moins "offensant", pourquoi?

Denys Arcand: Mes véritables intérêts dans la vie quand j'avais 18, 19 ans c'était le théâtre, le cinéma et l'écriture. A cette époque là notre société ne nous permettait pas d'envisager de gagner sa vie en faisant du cinéma, je parle du début des années 60. De plus, le cinéma n'existait pas au Canada, il n'y avait que l'ONF (Office National du Film) du Canada qui était une sorte de bouée fédérale assurant la réalisation de documentaires. Donc tous les gens qui voulaient faire du cinéma travaillaient pour l'ONF. A partir de ce moment là, je me suis dit qu'il me fallait un diplôme universitaire quelconque dans le but de gagner ma vie au fait! Et tout cela sans grand enthousiasme et puis à travers tout ce qui m'était offert, l'histoire me paraissait la moins offensante parce qu' intellectuellement c'était une discipline qui m'intéressait et il y avait toujours la possibilité de devenir professeur d'histoire en étant toujours passionné par le cinéma.

6Bears: L'histoire du cinéma canadien est assez récente. Comment se fait-il que le cinéma de fiction soit arrivé si tard au Canada?

Denys Arcand: Oui effectivement, les premiers balbutiements sont arrivés pendant les années 60, 70 et c'était de l'amateurisme. Tout a commencé avec le documentaire via l'ONF. C'est à l'Office National que j'ai fait mes premiers pas dans le monde cinématographique. Dès que j'ai eu terminé ma licence d'histoire l'Office cherchait désespérément un historien pour écrire des programmes sur l'histoire du Canada. Ce n'est que par après que la fiction est arrivée. Car on peut estimer que le documentaire est une tradition au Canada.


6Bears: Pourquoi le public ne vous connaissait-il pas aussi bien que maintenant avant 1986, date du "Déclin de l'Empire Américain" ?

Denys Arcand: Jusqu'en 1986 j'étais un cinéaste très connu auprès des cinéphiles. Mes films étaient projetés en salle pendant un mois et ils étaient relativement appréciés, la critique était assez bonne et les revues de cinéma parlaient de mes films. Mais le grand public ne me connaissait pas si ce n'est qu'à travers "Duplessis",une série télé de sept heures que j'avais écrite vers 1976. Duplessis était un ministre qui a gouverné le Québec de 1938 à plus ou moins 1960, conservateur et de droite on pourrait aujourd'hui le comparer à madame Tatcher! Et c'est vraiment là que j'ai rejoint un très vaste public. Pour la première fois mes parents ont su ce que je faisais et ils étaient fiers de moi! Après quand j'ai réalisé "Le Déclin de l'Empire Américain" ma vie a changé avec le succès du film. La perception des gens à mon égard s'est également modifié, j'étais devenu un cinéaste à succès ce qui n'était pas le cas avant.


6Bears: Quel était le but de "On est au coton" tourné en
1970 et pourquoi a-t-il été victime de la censure?

Denys Arcand: C'était un projet personnel que j'avais soumis à l'ONF. A l'époque il y a eu un regain d'enthousiasme pour le marxisme en Occident et j'étais moi-même intéressé par cela. C'était donc une interrogation intellectuelle avec laquelle on vivait: devait-on aller vers une société sans classe et est-ce que le socialisme était la bonne voie? A cette époque là je me posais la question et j'en suis arrivé à me dire que si c'était ça et bien j'allais faire un film sur le sujet. J'ai proposé de faire un film sur les ouvriers du textile parce qu' à l'époque c'était la plus grande industrie au Québec. J'ai donc passé trois ans de ma vie avec des ouvriers et le milieu qui l'entoure... Cela n'a pas été sans problèmes...


6Bears: J'ai lu dans un ouvrage cinématographique que "On est au coton" était également un film sur le conflit entre francophones et anglophones, pourquoi?

Denys Arcand: Non pas vraiment, ce n'est pas un argument qui a circulé à cette époque-là bien que le président de la compagnie était anglophone et que les ouvriers étaient francophones. L'argument était vraiment en rapport à la lutte des classes. A cette époque-là et encore maintenant le capital et la propriété de l'entreprise était largement du côté anglophone, encore plus qu'aujourd'hui. Mais ce n'est pas ça que le film voulait démontrer.


6Bears: La phrase "la machine est l'instrument politique le plus efficace" Figure à la fin du film "On est au coton" quelle est la
signification de cette phrase?

Denys Arcand: Parce que c'est la machine qui change la réalité.


6Bears: Les nationalistes québécois ne vous pardonnent pas "Québec Duplessis et après" et "le Confort et l'indifférence" pourquoi?

Denys Arcand: J'ai eu un professeur à l'université qui disait que le drame du Québec c'était qu'il est à la fois trop populeux, trop riche et trop bien installé pour disparaître mais qu'en même temps il est trop pauvre, pas assez populeux et pas assez solide et dynamique pour acquérir son indépendance. C'est une théorie que je partage. Voilà des gens qui sont à moitié des provinciaux et à moitié des nationaux, cette phrase résume l'idée sous-jacente de ces deux films. Les membres du parti nationaliste disent: nous allons acquérir l'indépendance à la prochaine élection, nous n'aurons plus de problème etc. Mais moi je leur dis que s'il gagne cela ne va pas changer grand-chose, on va être en prise avec les mêmes problèmes. On ne peut pas géographiquement déplacer le Québec, il va falloir établir des liens extrêmement forts avec le reste du Canada donc ce ne sont pas des lendemains qui chantent! Je n'adhère pas du tout à leurs idées.


6Bears: Peut-on dire que le "Déclin de l'Empire Américain" est un film politique? Et pourquoi dites-vous que la 2e moitié du XXe siècle, en occident, est caractérisé par le déclin de l'Empire Américain?

Denys Arcand: Pour moi il est tout aussi politique que tous mes autres films. En apparence le sujet est différent parce qu'il parle des relations humaines dans une bourgeoisie particulière. L'attitude de ces gens là est due notamment au fait que ce sont des professeurs d'histoire donc des gens conscients de l'époque dans laquelle ils vivent et à travers cela il y a une espèce d'arrière fond qui est totalement politique. Ils disent que nous vivons le déclin de l'Empire Américain. Ce déclin est une chute des valeurs qui caractérise également la société québécoise. Mais en fin de compte c'est une caractéristique de toutes les sociétés en occident. Le fait de ne plus croire en rien occulte toutes valeurs. Certaines valeurs existent encore sur un plan totalement personnel, vous croyez en la personne que vous aimez, votre famille ou vos amis. Et les personnages du "Déclin de l'Empire Américain" n'ont qu'une dernière croyance, c'est celle de l'amitié. L'amitié qui les uni malgré leur déchirement et leur trahison. Pour le reste il ne croit à rien, ni en la politique ni en la religion, l'idéal s'est envolé je parle ici de l'idéal collectif. On ne sait plus sur quoi modeler sa vie donc dans ce sens là, l'approche est politique.


6Bears: "Jésus de Montréal" questionne la place et le rêve de l'acteur et la place et le rêve de l'art dans notre société, cela fait-il partie d'une sorte de déclin? (Le message implicite du film concerne la position de l'artiste et de l'art dans la société)

Denys Arcand: Le "Déclin de l'Empire Américain" était une sorte de bilan de ma vie. Dans "Jésus de Montréal" c'est un autre bilan que j'ai fait par rapport à mon métier, ce sont les réponses concernant les questions sur mon métier. Je l'ai transposé sous forme théâtrale parce que je trouvais qu'il y avait trop de films sur le cinéma.


6Bears: Peut-on parler d'un Woody Allen canadien?

Denys Arcand: Je ne peux pas vous répondre à cette question, je vous laisse l'entièreté du choix d'y répondre. Il faut noter que c'est le seul cinéaste américain qui fait des films entièrement personnels et le "Déclin de l'Empire Américain" se rapproche de cette optique-là. C'est un film très libre où je n'avais eu aucune contrainte, je pouvais parler de ma vie sans problème. Donc ce sont deux démarches similaires.


6Bears: Pourquoi avoir tourné "Love and Human Remains" en Anglais?

Denys Arcand: Pour une raison très simple, c'est une pièce de théâtre anglaise écrite par un jeune auteur de 30 ans et je voulais rester fidèle à son écriture. Mais je n'ai pas eu beaucoup de critique à ce sujet. Je me souviens même avoir rencontré un ministre du gouvernement péquiste (indépendantiste) dans un restaurant et il m'a dit nous sommes entièrement d'accord que tu fasses des choses comme ça, c'est bien que tu aies une carrière internationale. Donc même l'avis officiel du gouvernement était positif.


6Bears: Comment expliquez-vous l'échec de "Love and Human Remains" et même du côté anglophone? Pourtant il traite un sujet qui concerne beaucoup de jeunes de notre époque...Ia recherche de soi dans un monde désabusé.

Denys Arcand: C'est pour cela que j'ai adoré cette pièce. Je l'ai vue dans un petit théâtre ici à Montréal et de là, j'ai voulu en faire un film j'ai donc porté ce propos à l'écran. Mais l'échec est dû à plusieurs choses. En faisant ce film en anglais je me suis trouvé face au destin des cinéastes canadiens anglais c'est-à-dire dans un système hollywoodien. Ce n'est pas parce que je le tournais en anglais qu'il m'assurait la réussite. J'ai été victime de ça parce que le système américain repose uniquement sur le vedettariat ce qui n'était pas le cas ici...


6Bears: Dans le même film on voit dans une séquence Thomas Gibson zapper et il tombe notamment sur une chaîne française, en l'occurrence France 2 sur l'émission "Bouillon de culture" de Bernard Pivot, est-ce une coïncidence?

Denys Arcand: C'est l'amorce d'un film que je veux faire l'année prochaine sur la télévision, plus précisément sur la globalisation de la télévision. J'étais un jour dans une chambre d'hôtel à Edmonton en Alberta c'est-à-dire à l'opposé de Québec, et à peine ai-je allumé la télévision que je suis tombé sur une chaîne française avec Pivot alors que j'étais sur un autre continent! C'est donc une ébauche d'une réflexion, jusqu'où va la télévision... Mais contrairement à ce que vous pourriez penser ce n'est pas pour crier haut et fort francophone je suis toujours là.


6Bears: Peut-on mettre en parallèle, par certains aspects, "Love and Human Remains" et le livre de Breat Easton Ellis "American Psycho" qui malgré tout est beaucoup plus violent que le film? (cinéma noir/ littérature noire)

Denys Arcand: Effectivement c'est dans la même mouvance, dans la même génération et dans le même état d'esprit. Cependant il faut souligner que les Etats-Unis sont beaucoup plus violent.


6Bears: Comment voyez-vous le XXIe siècle pour la société québécoise?

Denys Arcand: On ne peut pas prévoir l'avenir mais inévitablement les choses changent. Voyez par exemple à Montréal vers l'an 2004 les écoles primaires compteront deux immigrants pour un québécois de souche. On a été pendant les 30 dernières années une terre d'accueil ouverte à tous les conflits mondiaux, d'où la situation actuelle. Il y a un phénomène d'internationalisation et ce qui m'attriste maintenant c'est que la plupart des jeunes ne s'intéressent plus à l'histoire du Canada. Contrairement à votre pays et au reste de l'Europe nous ne connaissons pas de parti de l'extrême droite et çà c'est une grande joie pour nous canadien. Je ne fais pas souvent de louange sur mon pays mais je suis très fier que nous n'ayons ni d'aristocratie ni d'extrême droite. Malgré que nous ayons connu dans les années 30 un petit parti fasciste mais nous n'avons jamais eu de droite c'est une chose formidable et je souhaite que cela continue dans l'avenir.




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