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Les
enfants du Bénin
désarmés
Depuis
plusieurs années des Soeurs
Salésiennes accueillent à Cotonou
des filles victimes de trafic interne et
externe, des enfants "vidomégon" et des
victimes de mariage forcé. Tradition
séculaire ou raisons
économiques?
Quoi qu'il en soit, on
constate un vide juridique sur la condition des
enfants.
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Le long de la côte du golfe de
Guinée, en Afrique de l'Ouest, entouré par
le Nigeria, le Niger, le Burkina Faso et par le Togo, le
Bénin apparaît comme un modèle de
transition démocratique réussie
(multipartisme), sans effusion de sang ni coup d'Etat. On
le compare souvent à son voisin le Togo
enlisé encore dans les méandres d'un
régime autocratique.
En effet, le Bénin, ancienne colonie
française du Dahomey, était encore il y a
quelques années en prise avec un régime
marxiste-léniniste (de 1972 à 1990) sous la
présidence du général Mathieu
Kérékou. Dès 1990, face à
l'échec économique, il engage le pays vers
la voie de la démocratie et vers la
libération de l'économie. Il accepte
également une transition menée par
Nicéphore Soglo. Cependant, les changements
tardent et acculée face aux difficultés
économiques qui engendrent un climat social
difficile, la population décide à la
surprise générale de réinvestir
Mathieu Kérékou à la
présidence en 1996. Sitôt après cette
victoire, il change d'orientation politique et se rallie
cette fois à la cause démocratique.
Malgré une volonté d'endiguer une
corruption omniprésente, les soupçons de
nombreuses irrégularités font toujours
partie du paysage béninois. Les dernières
élections ont été décrites
comme une "mascarade" par l'opposition lors des
élections de 2001, qui ont vu
Kérékou rempilé pour un nouveau
mandat de cinq ans. Cependant, il faut souligner que
certains observateurs internationaux tiennent ces
élections comme un modèle de
réussite.
C'est dans ce contexte, d'une relative stabilité
de l'Etat, que le Bénin a adopté en
décembre 2002 le Protocole des Nations Unies
visant à prévenir, réprimer et punir
le trafic des personnes, plus particulièrement
celui des femmes et des enfants. Toutefois, il reste
encore une marge entre le droit coutumier et les
nouvelles donnes législatives. "En effet, le
"Coutumier du Dahomey", une sorte de compilation des
coutumes des diverses ethnies du Bénin
rédigée en 1931, est toujours en vigueur
dans la législation béninoise là
où les lois font défaut, ce qui est
particulièrement le cas dans les affaires de droit
civil. Certaines pratiques coutumières du
début du siècle ont fort
évolué et peuvent se révéler
obsolètes dans le contexte actuel. Certaines de
ces coutumes s'opposent également aux tendances
actuelles, surtout en ce qui concerne l'éducation
des filles, les droits des femmes et des enfants."
précise Frédéric Baele, responsable
auprès de l'AFVP* d'un projet de l'UNICEF
à Cotonou.
Vidomégon ?
Les difficultés économiques de ces
dernières années ont eu pour
conséquence l'émergence de l'utilisation de
la main d'oeuvre infantile systématique. Au
départ, le terme "vidomégon" (du Fongbe,
une des nombreuses langues du Bénin), qui signifie
littéralement "enfant placé auprès
de quelqu'un", représentait une chance
d'évolution sociale. L'enfant était
placé dans une famille plus aisée et
était considéré comme un enfant de
cette famille, il pouvait bénéficier d'un
enseignement, d'une scolarité ou encore d'un
apprentissage artisanal comme les autres enfants. En
contrepartie, il participait aux différentes
tâches domestiques. Placer un enfant dans une
famille d'accueil rentrait dans une pratique culturelle
ancienne conforme aux principes de la solidarité
familiale, communautaire ou clanique. Avec la
colonisation et le développement de pôles
urbains, les parents ont commencé à
chercher à envoyer leurs enfants auprès de
personnes de leur famille dans ces villes. Le placement
permet en effet à un enfant de poursuivre ses
études ou un apprentissage. Ces enfants, venant
surtout de zone rurale, voyaient s'ouvrir à eux un
avenir meilleur avec une scolarité assurée
et une perspective de développement à
caractère social. "À présent, la
réalité est tout autre, explique
Frédéric Baele, les années 80 et
90 ont vu le niveau de vie des béninois diminuer.
En ville un seul salaire ne suffit plus à
entretenir une famille. Une grande majorité des
familles se paupérise et envoyer les enfants
à l'école coûte cher. Les familles
restent toutefois autant sollicitées par leurs
familiers ruraux. À la campagne la situation
devient de plus en plus difficile, certaines
décisions politiques malheureuses, une meilleure
hygiène de vie et un taux de mortalité
enfantine en baisse font que les paysans doivent
supporter des familles plus importantes qu'autrefois sans
que leurs revenus ne se soient améliorés.
Les familles rurales choisissent d'envoyer leurs enfants
en ville, non plus prioritairement pour le
bien-être de l'enfant, mais plus pour une
diminution de leurs charges. Les familles d'accueil n'ont
plus les moyens pour bien s'occuper des enfants et
préfèrent les envoyer travailler, comme
vendeurs ambulants, maçons, mécaniciens,
prostituées etc. afin que ces enfants
ramènent de l'argent". La tradition a
été détournée de son sens
initial et prend, dans la majeure partie des cas, des
directions déviantes allant vers une nouvelle
forme d'exploitation du travail des enfants. On parlera
même, dans certains cas, d'esclavagisme. Nombreux
sont les enfants qui vivent dans des conditions
pénibles et dégradantes. Il n'est plus
question d'apprentissage, de loisir, de scolarité
mais de maltraitance et d'analphabétisme. La
conjoncture économique actuelle a favorisé
cette pratique de placement. Des parents se trouvant dans
l'impossibilité de subvenir aux besoins de leurs
enfants, préfèrent les placer en
échange d'argent. Dès lors, les enfants
deviennent une main d'oeuvre gratuite et
exploitée. Les filles sont plus utilisées
comme domestiques ou petites commerçantes, les
garçons comme travailleurs agricoles,
maçons, porteurs etc. Dans certains cas encore,
ces enfants placés reçoivent toute
l'attention de leur famille tutrice, ces placements
gardent l'esprit de la tradition et de la
solidarité. Ces placements réussis ne sont
pas rares mais ces enfants qui ne fuguent pas ni ne sont
victimes de mauvais traitements, ne posent pas de
problème.
L'accueil des Soeurs
Salésiennes
Depuis 1992, des Soeurs Salésiennes
présentes au Bénin s'attèlent
à appliquer la pédagogie salésienne
basée sur l'éducation de la jeunesse. Au
départ, les Soeurs s'engageaient, avec la
création du Centre de Formation Professionnelle
Laura Vicuña, à offrir aux filles pauvres
une formation en couture et en art culinaire. En 2001,
l'attention internationale et nationale s'est
focalisée autour du problème du trafic
d'enfants, le Foyer devient un refuge uniquement pour les
filles victimes de mauvais traitement suite à leur
placement comme "vidomégon". Avant une tentative
de réinsertion dans leur famille, les jeunes
filles reçoivent une formation en hygiène,
en alphabétisation et en cuisine africaine. Avec
la meilleure volonté du monde, les Soeurs
recherchent la famille de la jeune fille et tentent de
négocier une réinsertion adéquate.
Pour celles dont une réinsertion trop rapide
présente un danger, elles leur offrent la
possibilité de s'installer pour une longue
période dans le Foyer. Afin de les préparer
à un avenir meilleur et en offrant une formation
professionnelle et une alphabétisation pour les
plus âgées et une scolarité pour les
filles encore en âge de commencer
l'école.
De plus, le Foyer s'est doté d'une antenne en
milieu ouvert au marché de Dantokpa (un des plus
vastes marchés de la région) au centre de
Cotonou. Un container aménagé en salle de
classe, accueille les enfants qui travaillent sur le
marché. Un moment de répit que les soeurs
transforment en moment de bonheur et de rêve. Les
enfants, qui viennent de leur propre gré,
s'installent sur les bancs où deux animatrices,
dont une Soeur, assurent quelques rudiments de couture et
quelques notions d'alphabétisations. Il naît
alors une ambiance de gaieté; le temps de
l'innocence est de retour, le temps d'une courte
trêve, et fait place à une
réalité qui se lit sur ces visages qui en
disent long... L'espace de liberté des enfants est
bien là sur des bancs d'école.
Actuellement, le Foyer bénéficie de
plusieurs aides, venant de la province de Bolzano en
Italie et de différentes ONG. "Il y a quelque
temps, en surfant sur Internet, je suis tombée sur
la homepage du site Unicef Italie. Ils mettaient en
exergue une aide importante pour les vidomégons au
Bénin. J'ai directement contacté les
responsables d'Unicef à Cotonou pour leur demander
de l'aide. Nous avons reçu du matériel qui
nous permet de mieux accueillir les enfants (matelas,
draps, savons, vêtement, des essuies et des
moustiquaires). Une aide complémentaire serait la
bienvenue et nous permettrait de respirer...", nous
explique la responsable du Foyer, Soeur Maria Antonietta
Marchese. Elle nous avoue avoir eu un jour une discussion
avec un Père sur la situation des
"vidomégons". Celui-ci prétendait que le
placement était une bonne chose pour les enfants
et représentait une sortie de secours face au
désarroi dans lequel la majorité d'entre
eux se trouvaient la plupart du temps.
Mais, à en croire certains observateurs, la
situation ne se débloquera qu'à la
condition que les mentalités évoluent. Peu
de choses changeront, tant que ne sera pas
appliquée une véritable stratégie de
réduction de la pauvreté associée
à une responsabilisation des parents. Ce
changement de mentalité passe
irrémédiablement par la sensibilisation des
familles au fait qu'il n'est plus possible, à
l'heure actuelle, de dépendre des
solidarités traditionnelles. L'Etat a
désormais un rôle important afin d'assurer
un meilleur avenir à sa jeunesse et de
légiférer dans ce sens.
(Bruno Brioni)
* AFVP (Association Française des
Volontaires du Progrès)
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