Essai de
définition de la critique théâtrale
et du jeu
d'acteur
Quatrième
repère:
l'art de la violence entre
acteurs et spectateurs
Nous vivons dans un monde
où tout est harmonie, compréhension et
bonheur. La communication est parfaite et totale. La
bonté règne en maître absolu sur
l'humanité en proie à un ennui universel.
Fut ainsi créé au huitième jour le
concept de violence. Les dieux de la scène se
pâmaient dans l'oisiveté et dans le
désintérêt
généralisé. Quelques petites guerres
rendraient sens à l'Histoire, serviraient de
repères aux générations futures
(c'est un droit!). Certes, nos ancêtres les
guerriers ont vite remarqué les quelques
inconvénients de leur passe-temps favori. Il
fallait enterrer les morts: c'est sale et fatigant. De
plus cela faisait mauvais genre. Ca pue! De là,
l'invention de la fiction. Intérêt majeur,
on peut tuer à l'infini son ennemi. Je te tue et
je te retue et je montre aux autres que je te tue!
Le théâtre,
à l'origine, tue et tue à en perdre
haleine, devant les citoyens, ... les pensées
contraires à l'intérêt
général la cité. Le
théâtre fut une oeuvre d'éducation
aux valeurs dominantes de l'époque. Le citoyen
doit se sentir investi personnellement par la culture
officielle. Avant d'être une oeuvre civilisatrice,
le théâtre devait déployer un
sentiment d'appartenance, il s'agit donc d'une oeuvre
politique. Deux exemples révélateurs: la
mythologie grecque relatée par le
théâtre antique et le nationalisme anglais
encouragé par le théâtre
élisabéthain. La violence étant la
matrice de la politique, comment ne pas admettre que le
théâtre politique ne soit pas imbibé
d'une telle recherche. Aujourd'hui cette tradition s'est
quelque peu estompée à cause de
l'apparition de méthodes éducatrices plus
performantes: cinéma, télévision,
internet ...
Mais où se cache la
violence dans le théâtre moderne? Au
même endroit depuis toujours: dans sa
définition. La population théâtrale
se divise en deux publics distincts: les acteurs et les
spectateurs. Jamais la frontière entre ces deux
entités ne peut être franchie. Les
tentatives en sens contraire se sont souvent
soldées par des échecs cuisants (le
théâtre action contemporain se heurte
à cette difficulté). La séparation
des rôles apparaît comme une condition
d'existence du théâtre. Aujourd'hui, rares
sont ceux qui remarquent encore la portée de cette
violence originelle. Chacun y trouve son compte, l'acteur
peut "vivre" de son métier et le spectateur peut
se distraire moyennant l'abandon de sa maîtrise sur
le cours du temps pendant deux ou trois heures. Cette
perte de souveraineté personnelle est largement
contrebalancée par le plaisir suscité ou
par l'apprentissage effectué. Le contrat de base
est respecté et chaque partie repart satisfaite.
Mais cette opération est fondamentalement violente
car elle oblige chaque public (acteurs et spectateurs)
à ne jamais dépasser les frontières
établies a priori. Jamais ne sera
tolérée, en plein milieu d'une
représentation, l'interpellation d'un acteur par
un spectateur...
Bon ... Oui, ... mais!
Même si cela était vrai: quel
intérêt de souligner cet état de fait
qui fondamentalement ne concerne plus personne puisque
tout le monde a accepté cette convention depuis la
naissance du théâtre! Ne coupe-t-on pas
là les cheveux en quatre pour le plaisir de la
paraphrase théorique.
Revenons un instant à
l'harmonie universelle tant recherchée par les
grandes religions universalistes. Aujourd'hui, en Europe
et dans toutes les régions dominées
culturellement par le christianisme et son
théâtre religieux, la violence est encore
considérée comme l'oeuvre de "Satan".
Traduit en langage actuel: "ce n'est pas bien
d'être violent! il faut respecter les autres,
être tolérant ...". Cette idéologie
est tellement forte que plus personne n'ose juger qui que
soit, ou presque. Juger = violence. Mais alors comment
faire du théâtre? Toute mise en scène
est toujours une prise de position, un jugement des
valeurs. Le poids de ce conformisme anti-violence repose
en majeure partie sur les épaules des
créateurs. Contrôle social oblige!
Effets pervers garantis:
des pièces sans conviction, sans messages, trop
maniérées, ... Pourtant, l'art de la
violence spatiale et verbale est capitale au jeu de
l'acteur. L'acteur doit pouvoir habiter sa violence.
Difficile dans un monde qui la réprouve de
façon intégriste.
L'acteur qui n'accepte pas de se faire et de faire
violence (en d'autres termes, d'affirmer sa
présence) est condamné à être
spectateur.
Ce qui amène le
spectateur au théâtre, c'est entre autre la
possibilité d'être malmené en
douceur. Cette violence nécessaire le fait voyager
dans de nouveaux mondes. Le spectateur recherche
l'ivresse du dominé. Il veut sortir de son
quotidien, et pour cela, il fait confiance à
l'acteur pour être touché ou être
bousculé. Ce dernier le violente par la fiction.
Dure métier que celui de comédien.