Entretien avec Corbeyran,
Hamm et Grun pour le premier tome de la série "La
Conjuration
d'Opale"
6Bears: Comment est né ce projet de la
Conjuration d'Opale?
Corbeyran: C'est un vieux projet que j'avais dans mes
cartons et que je ne savais plus trop comment prendre.
Comme tous les projets qu'on manipule depuis trop
longtemps, il arrive toujours un moment où on
manque de recul. J'en ai parlé à mon ami
Nicolas Hamm qui est donc co-scénariste sur la
série, et je lui ai demandé de jeter un
oeil sur le matériel que j'avais
récupéré. C'est à dire de la
documentation sur la guerre de trente ans et sur le
siège de La Rochelle. Nicolas, avec son bagage
à lui, avec son nouveau regard, avec son envie de
faire de la bande dessinée a trouvé des
pistes et on les a ensuite creusées ensemble.
Mais, l'idée de départ, c'était
plutôt l'envie de retrouver des images de La
Rochelle, une ville où j'avais vécu
quelques années et que j'avais vraiment
trouvée chargée d'histoire.
Nicolas Hamm, la conjuration est votre premier
scénario. Comment en êtes-vous venu à
faire de la BD?
Hamm: Je suis arrivé à la BD par les amis.
C'est un dessinateur, Franck Margerin, qui m'a
présenté Éric (Corbeyran) qui
était un copain. Je quittais Paris et j'arrivais
à Bordeaux et il m'a dit "je connais un type
très sympa qui habite à Bordeaux", et il
m'a présenté Éric qui est devenu un
ami. Le constat, c'est que c'est surtout au départ
une histoire d'amitié, un projet coincé
sous une armoire, l'envie de le réaliser, l'envie
de travailler dans une bonne ambiance. Donc, j'y suis
arrivé accidentellement et par amitié.
Hamm, vous êtes parisien, Grun, vous êtes
marseillais, qu'est ce qui fait que vous vous retrouvez
tous à Bordeaux? Il y a un truc spécial
à Bordeaux?
H: C'est une des régions de France les plus
attractives. On y a une qualité de vie superbe.
Éric était déjà à
Bordeaux, moi, je quittais Paris. Le plus drôle,
c'est que le seul vrai Bordelais de nous trois, en fait,
c'est Grun...
Alors Grun, qu'est-ce que ça a de
spécial Bordeaux?
Grun: Ben, là je suis pas à Bordeaux, j'ai
déménagé... mais je pense que je
vais y revenir...
Ça va devenir la nouvelle Mecque de la
BD
H: Il y a beaucoup d'auteurs. Grun, quand il était
à Bordeaux, travaillait chez Callisto. Et, quand
Callisto a fermé, il y a beaucoup d'auteurs qui se
sont retrouvés sur le marché. Beaucoup de
talents qui font maintenant de la bande dessinée.
Et, il y avait déjà un vivier. Éric,
tu es aussi arrivé à Bordeaux par la BD au
départ!
C: Oui, historiquement, c'est ce qui m'a amené
à Bordeaux... J'étais au chômage
après mon service national, et mon premier
dessinateur était bordelais, donc j'ai
été m'installer à côté
de mon premier dessinateur. On ne travaille plus ensemble
depuis longtemps, mais voilà, ça fait
depuis '87 que je suis installé à Bordeaux.
Puis j'y suis resté parce que tous mes nouveaux
amis étaient là, la ville est bien,
culturellement c'est une ville qui bouge pas mal. Le
cadre me convient bien, j'ai acheté une maison
là-bas... j'y suis, j'y reste.
Grun, vous aussi, c'est votre première BD.
Comment êtes-vous tombé
là-dedans?
G: Ma rencontre s'est faite par le biais d'un ami que
j'avais déjà à Callisto et qui
travaille avec Éric: Marc Moreno, qui fait "Le
Régulateur" chez Delcourt, m'a
présenté Éric qui avait un projet
sous le bras, j'ai fait un essai. Moi, j'ai adoré
le scénario, donc la collaboration s'est
relativement bien passée.
À propos du dessin, vous avez travaillé
en couleur directe. Pourquoi le choix de cette technique*
et qu'est-ce que ça change dans le travail d'un
dessinateur?
G: Moi, j'ai plus un passé d'illustrateur donc,
pour moi, c'était évident, puis
c'était le choix de l'éditeur qui voulait
faire quelque chose de différent. La couleur
directe, on fait tout sur la même page,
c'est-à-dire le crayonné, la couleur et
l'encrage si on en veut. Donc, c'est un travail assez
laborieux. Ça se fait avec une certaine
tension.
C: Oui, il faut prendre des précautions. Le
risque, entre guillemets, de la couleur directe, c'est
qu'on peut difficilement revenir sur ce qu'on vient de
poser. La couleur directe présente un risque mais
offre un résultat somptueux. Mais, c'est vrai
qu'il y a une précaution d'emplois que Ludovic
(Grun) a parfaitement maîtrisée. Sur un
premier album, c'est une performance.
Qu'est-ce qui d'après vous a fait qu'il fallait
cette couleur directe pour la Conjuration
d'opale?
G: Le thème se prête à merveille pour
développer cette technique. En plus, la
renaissance... Moi je me suis beaucoup inspiré de
Vermeer, Rembrant, Rubens, Caravage,... Je m'en suis
servi pour peindre... je suis resté dans un esprit
peinture.
C: Ce qui est stupéfiant dans la technique que
Ludovic a employée, c'est que, quand on ouvre
l'album, cela reste de la bande dessinée,
c'est-à-dire que rien n'est figé, tout est
en mouvement, il y a des gros plans, c'est très
cinématographique, moderne et très vivant.
Ce qui colle bien au scénario d'aventure, un peu
trépident. Mais, quand on s'arrête sur
chacune des cases, il y a cette profondeur, ce travail de
la couleur directe qui est très proche finalement
de la peinture, plaisant à l'oeil et qui offre une
profondeur à la deuxième lecture. Cette
profondeur est présente à la
première lecture, mais elle devient
évidente à la relecture. Et, je crois que
là on est vraiment au carrefour entre les trois
disciplines, dont la BD est une sublimation, que sont la
littérature, la peinture et le découpage
cinématographique. On est vraiment au carrefour de
ces trois choses-là.
Corbeyran, vous faites presque figure de vieux de la
vieille maintenant dans le monde de la BD, avec un
univers assez vaste. D'après vous, y a-t-il une
marque Corbeyran qu'on retrouve dans chacune de vos
oeuvres?
C: Ce qui fait la marque de ce que je fais, c'est la
diversité justement. C'est de ne jamais rester
dans le même sillon. C'est de réussir des
collaborations pour m'oxygéner, me donner un peu
de sang neuf et me permettre d'explorer de nouvelles
voies que seul je n'aurais pas pu. Donc je crois que ce
qui caractérise la manière dont j'aborde
mon travail, c'est toujours: "Voyons voir où
est-ce que je n'ai pas encore mis les pieds...". C'est
pas du tout, au contraire, de se dire: "Tiens, j'ai cette
voie-là qui marche bien, voyons si je peux creuser
le sillon?". J'essaye toujours de me dire: "Voyons
où je n'ai pas encore été, et puis
prenons plaisir à aller le visiter avec des gens
que j'aime bien."
Est-ce que vous ne craignez pas que cet état de
prospection perpétuelle et d'univers très
vaste amène certains à vous reprocher une
sorte de dispersion?
C: Non, ça ne m'a jamais arrêté. Le
regard qu'on pose sur mon travail m'importe mais, en
même temps, ce n'est pas ça qui m'importe le
plus. Pendant dix ans, on a dit que je faisais n'importe
quoi. Aujourd'hui, on commence à entrevoir que ce
n'est pas n'importe quoi, mais un peu de tout. Le regard
des gens change. Mais, moi, je n'ai pas changé de
philosophie. Le temps de la construction est assez long
mais les médias ne le perçoivent pas tout
de suite. La grosse difficulté pour un
scénariste un peu multicarte, c'est d'essayer de
faire comprendre aux gens qu'en fait, ce qui fait ta
force, c'est ta diversité.
Quand vous travaillez, vous arrivez à faire le
tri dans votre tête entre vos différentes
séries?
C: Oui, bien sûr. On ne peut pas empêcher les
idées d'arriver. Mais, on peut les compartimenter.
Quand elles arrivent, je les prends et je les pose, et
puis ensuite j'y reviens. Je fais toujours les choses les
unes après les autres.
Comment choisissez-vous vos différents
collaborateurs?
C: À l'amitié. C'est ça qui me porte
depuis le début. Alors il y'a eu des ratages, des
gens avec qui on ne s'est pas entendu et
séparé. Mais, ce qui me fait travailler
avec les gens, ce qui me fait avoir envie de travailler
avec eux, c'est: "on s'entend bien, on est bien ensemble,
essayons d'aller plus loin et de collaborer, essayons
d'avoir quelque chose à faire ensemble." Moi
j'aime bien, quand j'aime bien les gens, faire quelque
chose avec eux. Et comme je ne sais rien faire d'autre
que de la BD, généralement je leur propose
de faire un petit peu de bande dessinée avec
moi.
Et, pour vous, Hamm et Grun, comment se passe cette
première collaboration?
H: Je vais reprendre l'exemple de la cuisine.
C'est-à-dire que quand tu vas dîner chez des
amis, tu peux arriver et te foutre les pieds sous la
table ou si vraiment tu vas dîner chez de vrais
amis, tu arrives de bonne heure, ou tu appelles la
veille, en disant: "Qu'est-ce qu'on fait à
bouffer, on va passer une bonne soirée ensemble,
et là il faut faire les courses, faire à
dîner. En préparant la recette, tu ouvres
une bouteille, en fonction des courses, la recette
change,... Avec Éric, j'ai la chance de travailler
comme ça, et avec Grun, il y a une espèce
d'alchimie qui passe. Au-delà du travail, il y'a
beaucoup de plaisir. Maintenant, pour moi, la BD, c'est
une histoire d'amitié, ce n'est pas un
métier, c'est un hobby, c'est une histoire de
circonstances, une expérience et, une
expérience, on ne sait jamais si on va la
renouveler.
Et Grun, d'autres projets?
H: Lui, il n'a pas le temps (rires)
G: Je suis et je serai assez pris pendant quelques
années avec cette série. J'ai d'autres
ambitions, d'autres projets, mais c'est assez vague. Pour
l'instant, j'ai pas mal de boulot, je suis content.
Corbeyran, il vous reste encore des amis que vous
n'avez pas exploités?
C: (rires) Je fais beaucoup de fêtes à la
maison et, après, je compte les morts... J'ai en
projet quelques albums avec une autre amie, notamment
chez Dragaud et Delcourt. On a un projet chez Delcourt,
"Trop Mortel", qui est un thriller pour adolescent, une
espèce de "slasher", dans un lycée.
À la veille de Noël, des meurtres sont
commis. C'est un truc qui fait peur, mais qui est
amusant. Puis, on a un autre projet style manga chez
Dargaud qui s'appelle "Nanami". C'est l'histoire d'une
adolescente qui est au prise avec un monde imaginaire
qu'elle va visiter par l'intermédiaire d'une
pièce de théâtre. Ces deux projets
là sont en collaboration d'écriture.
Donc, encore pas mal de BD qui vont arriver de Bordeaux
et envahir la planète.
(Propos recueillis en juin 2005
par Boul.)
* Il y a trois manières de fabriquer la couleur en
bande dessinée: la couleur directe qui est de
poser directement la couleur sur la page de bande
dessinée, la couleur sur bleu d'imprimerie,
c'est-à-dire que la planche noir et blanc est
photographiée, puis reproduite sur un document
plus petit sur lequel on va mettre de la couleur. La
planche noir et blanc reste donc intacte. Et une
troisième technique qui est la mise en couleur sur
ordinateur qui permet toutes les fantaisies possibles et
imaginables.