Entretien avec Grégory Charlet

Dessinateur du Maître de Jeu, ce jeune homme fait preuve d'habileté quand il manie ses couleurs. Avec "Kabbale", le tome 2 vient de sortir, une série qu'il réalise en solo, il allie roman graphique et récit fantastique. Dans un monde policé où règne l'indifférence, un jeune homme lutte pour rester fidèle à ses idéaux. En attendant la suite, rencontre avec un auteur/dessinateur plein de projets...
 
Après avoir terminé vos études, vous avez tout quitté pour vous rendre en Belgique. Sur deux ans, vous vous êtes débrouillé pour décrocher quelques contrats. C'est assez rapide!
Grégory Charlet
: Je faisais des études en mathématique quand j'en ai eu marre. J'ai tout claqué et suis parti à l'aventure en Belgique, aux Beaux-Arts de Tournai où j'ai commencé une formation en dessin. Là, cela s'est passé assez vite. J'ai été contacté par des éditeurs via des collectifs. J'ai eu des difficultés à entrer dans le milieu du dessin mais pas dans celui de l'édition.

Le talent était déjà là?
G.C.
: Oui, mais très brut. Je ne connaissais pas mon niveau puisque je n'avais pas été confronté à d'autres dessinateurs. J'ai dû apprendre les codes de la bande dessinée narrative. Une fois dans le milieu, j'ai appris très vite, et découvert ce qu'était la bande dessinée.

D'une interview à l'autre, on a l'impression que vous avez d'abord été intéressé par la BD étrangère (comics, manga) avant de redécouvrir la BD européenne. Est-ce exact?
G.C.
: Quand je suis arrivé aux Beaux-Arts, je lisais beaucoup de comics et du manga aussi. Là je me suis ouvert à ce qui me manquait. Mon seul point faible reste le franco-belge en "gros nez". Je ne suis pas attiré par la BD comique et en même temps je n'ai rien contre. Je reconnais la valeur de dessinateur comme Franquin par exemple.

C'est un thème qui ne vous accroche pas pour réaliser une BD vous-même?
G.C.
: La bande dessinée comique, pas vraiment. Peut-être si j'écris pour quelqu'un d'autre. Mais, en même temps, dans "Le Maître de Jeu", il y a plein de petits gags ou du second degré qui m'amusent beaucoup. Quand je raconte quelque chose, je ne vais pas aller directement vers quelque chose comme ça mais ça ne me dérange pas d'en insérer dans l'histoire, cela la fait vivre aussi.

Justement, anecdote, David, l'ami de Gaël ressemble physiquement à l'un des personnages de "Gunnm". Est-ce une coïncidence?
G.C.
: Je ne m'en étais pas rendu compte. Le personnage et la série, je les apprécie énormément. À Angoulême, un auteur a reconnu Ido de "Gunnm". C'est là que j'ai eu le déclic. Depuis, je l'ai retravaillé, il a attrapé une boucle d'oreille et un bouc. Mais, il était trop tard pour revenir dessus. Le personnage original est tellement sympathique, il a la bouille du bon copain, ce qui est intéressant pour un autre aspect de "Kabbale". Alors, pourquoi pas!

Pourquoi avoir décidé de réaliser une série en solo si rapidement?
G.C.
: J'ai signé chez Dargaud et Delcourt en même temps. À la base, je voulais faire de la BD pour écrire des histoires et pas forcément pour raconter celles des autres. J'ai accepté de travailler avec Eric (Corbeyran pour "Le Maître du Jeu") parce que le projet me plaisait et me permettait d'apprendre le métier. Pour Dargaud, je devais collaborer avec un dessinateur, mais ça ne se faisait pas. Ils m'ont proposé de partir sur un projet en solo. Il a fallu du temps pour l'écrire puis pour se lancer. Je ne me trouvais pas graphiquement, je coinçais et mes copains pensaient que je pouvais faire mieux. Je sais pourquoi, j'avais besoin de raconter des trucs personnels, d'entrer dans mes univers. Maintenant, je me retrouve dans ma façon de travailler, ce qui se ressent dans le deuxième "Kabbale" ou le prochain "Maître du Jeu".

Quand on voit le niveau du dessin, on s'étonne néanmoins que vous ayez voulu faire appel à un autre dessinateur?
G.C.
: J'ai rougi d'avoir voulu tenter l'expérience avec un dessinateur, de voir à quel point j'ai pu être chiant pour Eric Corbeyran. Mais, c'est pour le côté expérience, voir ce que ça aurait pu donner. De plus, je ne peux pas tout faire, dessiner prend du temps. J'ai quelques idées mais je cherche encore la personne pour les dessiner.

Comment travaillez-vous? La solitude vous pèse-t-elle toujours?
G.C.
: Pendant certaines périodes, j'ai travaillé en atelier, c'était bien sympathique mais en même temps on ne se retrouve pas facilement dans son univers. Aujourd'hui, je me suis réhabitué à travailler seul et, au contraire, j'apprécie. C'est une question de vie sociale aussi, quand j'ai dû faire un gros boulot sur mes albums, je ne faisais que travailler, mais vraiment que travailler et en plus, tout seul chez moi, forcément dans ces moments-là, la solitude pèse vite.
Mais, aujourd'hui, j'ai appris à travailler par tranches de 2 à 3 heures avec des interruptions pour aller faire du sport ou dîner avec un ami.

Avec "Kabbale", vous mélangez les genres. La série est à la fois intime, sociale et d'anticipation. Pouvez-vous nous en dire plus?
G.C.
: Et onirique aussi. C'est ma façon de raconter des histoires. On va retrouver ces ingrédients dans d'autres projets, un peu intimistes. J'irai même plus loin avec des réflexions de fond sur la société. J'aimerais travailler autour de la guerre et de l'écologie. Le fantastique et l'onirisme permettent de jouer avec des métaphores de société. Après, ce qui est particulier sur "Kabbale", c'est que c'est une série très personnelle, personnelle aussi dans la façon de raconter.

Au niveau du graphisme, on est étonné par votre dextérité ou encore par l'utilisation de subtilité comme l'intro, la couverture sans titre ou les couleurs. On a l'impression que vous avez réussi à assimiler une culture internationale pour réaliser une série pourtant très européenne?
G.C.
: Je n'ai pas grandi en lisant Tintin mais avec les dessins animés. Cela se sent dans mon travail mais je fais de la BD franco-belge. J'aime la BD franco-belge et préfère ce système narratif même si j'espère un jour travailler sur des formats comme les grands "Akira". Au final, mon travail est personnel , il pourrait être comparé à une sorte d'album bâtard entre différentes cultures que ce soit japonaise, française ou autres.

Votre travail est plus contemporain que bâtard!
G.C.
: Ma génération a lu autant de manga, de comic, que de BD franco-belge, de choses classiques ou très graphiques comme Marini, par exemple.

Je trouve d'ailleurs que vous avez certains points communs tout en faisant des choses très différentes!
G.C.
: C'est vrai que nous avons les mêmes influences et travaillons en couleurs directes.

Je pensais aussi à autre chose, dans vos BD, le texte par moment n'est quasi pas nécessaire, le graphisme en dit déjà long!
G.C.
: Marini a une grande force graphique. Dans "Kabbale", si j'arrive à faire passer une émotion avec mon image, je n'ai pas besoin de rajouter du texte. L'image prend vraiment une part entière. Au-delà, elle essaye de ramener une émotion, un sentiment. Il y a tout un travail autour de ça et je crois que Marini ne va pas jusque là, même s'il en a le potentiel.

Si le graphisme est très grand public, votre façon de raconter l'histoire, installant vos personnages et le décor petit à petit démontre votre volonté de ne faire aucune concession. Est-ce exact?
G.C.
: Pour moi, il y a beaucoup de choses racontées dans le tome 2, c'est-à-dire que, quand je fais des pages sans texte, ce n'est pas pour les lire en 10 secondes, il y a tout un travail derrière, j'amène plein d'indices. Mes personnages, quand ils n'ont rien à dire, ne parlent pas. Du coup, il y a plein de choses mais le lecteur ne le prend pas toujours comme ça. De plus, je ne peux pas mettre en place les choses indéfiniment et, forcément, le rythme va s'accélérer tout comme les parutions.

Si je ne me trompe pas, la série devrait compter une quinzaine de tomes? Avez-vous déjà les grandes lignes du scénario? À quel rythme, comptez-vous sortir les albums?
G.C.
: À la base, je prévois douze ou quinze tomes mais, normalement, personne n'est au courant. Dès le tome 3, l'aventure commence, et c'est là que l'on va voir si le public adhère. Les albums seront de temps en temps plus proches du one-shoot ou sur un ou deux tomes. J'ai plein d'idées et j'espère sortir un album tous les six mois. J'ai aussi pris le pari de la couleur directe, ce qui est très long. Je voulais autant offrir un vrai plaisir graphique au lecteur et, en donner pour leur argent, aller le plus loin possible dans mes capacités.
Kabbale est écrit dans ma tête, j'ai déjà prédécoupé le tome 3 et écrit le tome 4, après d'album en album, il y a des choses qui s'insèrent, cela change tout en laissant la même trame.

Qu'aimeriez-vous apporter aux lecteurs à travers "Kabbale"?
G.C.
: Il y a des bandes dessinées qui m'ont fait chaud au coeur, qui m'ont questionné par rapport à des réflexions de société ou de vie comme "Ikkyu" aux éditions Glénat. C'est cela que j'ai envie d'amener: aller au-delà de la lecture. En dédicace, des gens m'ont dit qu'ils avaient été touchés de trouver quelqu'un qui pensait un peu comme eux. Je ne pensais pas à ça en travaillant sur "Kabbale". Il n'y a pas de prétention derrière, d'intention d'éduquer la société. Je ne crois pas qu'une BD comme celle-ci en a les moyens.


Vous avez de nombreux projets: la réalisation d'un manga, l'envie d'écrire pour les enfants... Et, plus concrètement?
G.C.
: J'ai l'avantage de travailler vite, ce qui me laisse du temps pour imaginer de nouveaux projets. Pour le manga, je compte l'attaquer dès le bouclage du troisième tome de "Kabbale" mais, en prenant le temps de faire les choses. Pour le "Maître de Jeu", il ne me reste que deux tomes.
Actuellement, j'ai trois envies. Pour le bouquin pour enfant, ce n'est pas possible en ce moment, je travaille seulement l'écriture. Le problème ne devrait pas être graphique, je serai capable d'en faire quatre ou cinq sur une journée, le dessin est plus simple donc va plus vite.
J'ai un autre projet un peu particulier sur les arts martiaux, j'y travaille comme pour un journal intime, pendant mon temps libre. Quand j'aurai beaucoup de pages, je le présenterai à une maison d'édition.
Les arts martiaux comme le projet manga seront au format manga. Enfin, j'ai envie depuis longtemps, mais, ça se précise, j'ai le graphisme mais pas encore l'histoire, de réaliser une histoire d'amour tout simple comme un petit bonbon.

Quel regard portez-vous sur Internet? L'utilisez-vous? Comptez-vous avoir un site officiel?
G.C.
: Je n'ai pas de site officiel, ni Internet d'ailleurs. En ce moment, je n'ai pas les moyens d'avoir un ordinateur, j'espère que je pourrai bientôt m'en acheter un.
Il y a une seule chose que je n'apprécie pas, c'est les gens qui critiquent méchamment les albums. Quand on n'aime pas quelque chose, je ne vois pas pourquoi imposer son avis aux autres, que ce soit pour moi ou d'autres auteurs. Je préférerais qu'ils osent dire les choses en face. De mon côté, je n'ai pas cette facilité à dire des méchancetés.

Propos recueillis en avril 2004 par Carole Hubinon




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