Marcel Gotlib


Discussion au sujet de son dernier album et de bien d'autres choses


 
Né en I934 à Paris, cet auteur qui a influencé une génération d'humoristes, débute en 1962 où il entre à Vaillant avec la série "Nanar et Jujube", puis "Gai-Luron". En 1965, il entre à Pilote où il oeuvre sur les "Dingodossiers" avec Goscinny, puis crée en 1968 la célèbre "Rubrique-à-brac". Après les "Clopinettes" avec Mandryka, "Cinémastock" avec Alexis et "Superdupont" avec Lob, il lance en 1972 l'Echo des Savanes avec Bretécher et Mandryka, met un pied dans le cinéma ("Les vécés étaient fermés de l'intérieur" de Patrice Leconte) et crée Fluide glacial en 1975.
Malgré une carrière à laquelle il a mis fin, il édite aux Éditions Dargaud "Inédits", un recueil de planches et illustrations tirés de Pilote, l'Echo des Savanes, Rock et Folk, Fluide Glacial, Actuel et Hara-Kiri mensuel.



La préface de ces "Inédits" qui vaut à elle seule le détour, cache les raisons qui vous ont poussé à les publier. Pouvez-vous nous en dire plus?
Ce sont des pages qui auraient pu figurer dans les différents albums comme la "Rubrique-à-Brac" ou les "Dingodossiers" mais il n'y avait plus assez de place et ils sont restés, inexplicablement, inédits en album. Après un tri, je les ai réunis de sorte que cela fasse un éventail de mon travail de 1965 à 1980. Ils sont parus une seule et unique fois dans un magazine, pour une couverture ou une affiche. Le cahier central, en couleur, est plutôt réussi.

Que diriez-vous aux mauvaises langues qui traiteraient ces inédits de fond de tiroir?
Ce ne sont pas des fonds de tiroir du tout. Il y a certaines pages qui sont plus anciennes que d'autres, donc moins professionnelles. En '65, je maîtrisais moins la technique. Les trois dernières pages, parues dans Fluide Glacial , sont plus maîtrisées.
Par contre, j'ai aussi des fonds de tiroir. Le jour où cela sortira, je vous direz qu'ils n'en sont pas (rire). J'ai beaucoup de dessins qui datent d'avant '65, avant Pilote et parus que dans Vaillant, devenu Pif Gadget. Ceux-là datent vraiment de l'époque où j'apprenais. C'était formidable, à cette époque-là, on pouvait apprendre tout en gagnant sa vie, alors que maintenant ce n'est plus possible pour les jeunes parce qu'il n'y a plus de journaux. Il ne reste plus que des albums.

Justement, quel regard portez-vous sur la BD actuelle?
Elle est très riche. Il y a une quantité incroyable de jeunes auteurs qui sont plein de talents, d'inventivité, ou très modernes. Malheureusement, on n'a moins l'occasion de prendre connaissance de leurs travaux parce qu'avant il y avait les périodiques qui permettaient de faire découvrir ces jeunes talents, de s'améliorer et ensuite de paraître en albums. Alors que, maintenant, c'est un peu à l'envers. Le marché a été chamboulé. Il y a une quantité impressionnante d'albums qui sortent tous les ans et j'ai peur qu'il y en ait beaucoup qui passent au pilon.

Il y a pas mal de périodiques mais plutôt adressés au jeune public!
Comme Mickey et Spirou qui existent toujours. Dieu merci!
Il y a des rumeurs qui semblent annoncer la ressortie de Pif Gadget mais ce ne sont peut-être que des bruits de couloir.
Des journaux pour adolescent semi-adulte, je n'en vois plus qu'un, C'est Fluide Glacial!

Coccinelle, girafe et bien d'autres sont des thèmes récurrents de votre oeuvre.
Croyez-vous avoir apporté quelque chose à la gente animale comme un certain sens de l'humour?
Je ne crois pas. Je ne pense pas qu'Astérix ai amené quelque chose à la gente gauloise ou Lucky Luke au cow-boy.
Ce sont des sujets que j'ai pris pour des raisons x, y, z (Isaak Newton, la coccinelle,...), surtout la période "Rubrique-à-Brac" est pleine de running gag, des gags à répétition, qui forment le fil rouge de cette série qui ne comporte pas de héros, au sens de Spirou, Fantasio, Tintin et Milou.
Je prenais les animaux dans une autre optique qui était avec le professeur Burp, pour utiliser un mot grossier, de "déconner". J'adore les animaux et c'était une jubilation de choisir un kangourou ou un rhinocéros et de faire deux pages en exploitant tous les clichés qui sont attachés à lui, de jouer avec tout cela comme avant le râteau qui rebondissait au visage. Les contes de fée, les fables de La Fontaine ou les enfants sont aussi des sujets de prédilection.

Vous avez toujours porté un grand respect à René Goscinny avec qui vous réalisiez les "Dingodossiers". Mais, ne serait-ce pas lui qui vous aurait dégoûté des décors, inexistants ou laissés à l'essentiel dans votre oeuvre?
Je n'ai jamais aimé les décors et les voitures. Mais, comme dessinateur, je ne faisais pas la fine bouche. J'étais dégoûté des décors avant les "Dingodossiers". Pendant les deux ans et demi, trois ans que j'ai travaillé avec lui, j'ai fait ce qu'il me demandait de faire et quand il ne pouvait plus faire les "Dingodossiers", occupé par Astérix, il m'a demandé de faire la série tout seul. Là, j'ai éliminé quasiment les décors.

C'est un amour du vivant?
Je suis plus à l'aise avec les expressions du visage, dans les attitudes corporelles ou les animaux. D'ailleurs, je suis très nul en perspective, et même en couleur. J'ai deux albums qui me tenaient terriblement à coeur mais je ne pouvais pas les faire parce qu'ils nécessitaient du décor. J'ai alors trouvé un dessinateur, il s'agit d'Alexis, et ces deux albums, c'est "Cinémastock" T.1 et 2. Il y a des parodies de "Notre dame de Paris" , de "Taras Boulba", des grands sujets littéraires ou cinématographiques. Le résultat es plutôt réussi.

Votre oeuvre fait référence à vos proches, nombreux auteurs, artistes comme Coluche, Woody Allen ou "Astérix et Obélix" qui trouvent naturellement leur place dans ces inédits?
C'est vrai que j'ai tendance à faire des citations de choses qui m'ont tenu à coeur, que j'ai connu ou l'affiche de Coluche pour un spectacle qu'il avait monté et qui est casi inconnu.

On vous cite comme l'inventeur du second degré en BD. Que répondriez-vous sans fausse modestie?
Je l'ai découvert aussi. Je crois que le second degré existe depuis que l'humour existe.
Cela vient de mes références entre guillemet culturelle. Mes lectures depuis que je suis tout jeune, tous les films que j'ai vus, tout ce qui m'a nourri en dehors de l'école, a abouti à un travail dans lequel il y a plein de second degré. Par exemple, la lecture de Victor Hugo quand j'avais 15 ans m'a influencé, des choses pas obligatoirement rigolotes, la lecture des "Misérable" m'a marqué profondément et on la retrouve dans beaucoup de mes BD: Jean Valjean, Cosette. Les différentes influences finissent par s'agglutiner, pour utiliser des mots bizarres et par aboutir à un style.

En pionnier d'une bd libre et sans complexe, pensez-vous que l'humour a des limites?
C'est un vieux débat. Je répond de façon culottée, avec les mots de Pierre Desproges: "Je sais que l'on peut rire de tout mais cela dépend avec qui". L'humour, c'est comme la couleur des yeux, on l'a dès la naissance ou on ne l'a pas.
Cela m'arrivait de me censurer quand je travaillais dans un journal comme Pilote ou Vaillant. J'y étais obligé parce que ce n'est pas la peine de "s'autosuicider" en faisant des choses dont on est sûr qu'elles seront refusées, aussi non il faut être un ultra révolutionnaire extrême, ce que je suis pas. Inconsciemment, en dessinant, je me disais "non, pas cela". Il faut dire que, sur la fin, je commençais à me sentir un peu à l'étroit, cela a donné l'Echo des Savanes. Là aussi, c'était un passage dont j'ai tiré profit pour faire des choses qui étaient moins outrées que ce que j'y faisais. Mais, cela m'a permis d'aller plus loin, l'Echo était un genre de sas, une étape.

Vous avez été dans de nombreux coups, la création de Fluide Glacial en 1975, une collaboration à L'Écho des Savanes, sans oublier un livre autobiographique, des scénarios et un dessin animé. Des actions et un style qui font de vous un précurseur! Auriez-vous bu de la potion magique?
Je ne sais pas. J'ai passé mon temps à travailler sans réfléchir aux tenants et aboutissants de mon travail, de ce que cela représentait, si c'était quelque chose de novateur ou pas. Je grattouillais mon papier blanc avec ma plume trempée dans de l'encre de chine.

Si vous deviez citer une dizaine d'albums incontournables à vos petits-enfants, quels seraient-ils?
Je serais obligé de passer par mes goûts personnels. Il y a obligatoirement Franquin, n'importe quoi de lui que ce soit Spirou ou Gaston Lagaffe. Citons aussi Mad Magazine, Lucky Luke et des choses qui me plaisent graphiquement comme les bandes dessinées réalistes de Giraud "Mobius" qui dessine comme un dieu. Vous me faites le coup de l'île déserte! On ne sait jamais trop comment y répondre. Je vous en ai cité trois ou quatre mais il y en a d'autres qui ne me viennent pas là.

Et que leur diriez-vous pour qu'ils s'intéressent à votre dernier album?
Je ne leur dirais rien du tout. Il y en a un qui a neuf ans, l'autre est trop petit. "Inédits" leur est dédié. Marius commence à lire "Rubrique-à-brac" et il me raconte les gags. C'est très rigolo!


Vous avez posé vos crayons en 1984 pour vous occuper de votre famille. À quoi ressemble une journée de Marcel Gotlib?
Je suis à Bruxelles pour d'autres projets mais je n'aime pas en parler quand ils ne sont pas encore aboutis. C'est peut-être de la superstition. Je dessine beaucoup moins qu'avant.

On a entendu dire que vous vous intéressez aux nouvelles technologies, aux BD interactives ou encore à Internet pour lequel vous manquez de patience?
Qu'en est-il aujourd'hui? Des projets?

J'avais beaucoup d'espoir mais je me suis rendu compte que je n'étais pas très doué. Quand je vois des mômes qui, les yeux fermés, les doigts dans le nez et les pieds au mur, font ce qu'ils veulent avec un ordinateur alors que moi, j'ai un mal de chien, ça me démoralise. Je voulais faire de l'animation mais cela ne va pas se faire. Un site Internet m'est consacré, je n'y ai pas participé mais le gars qui l'a réalisé, a repris mes travaux et les a animés (www.marcelgotlib.com).
Pour les recherches aussi, je perds patience ou je me force. C'est très frustrant.

Propos recueillis en avril 2004 par Carole Hubinon




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