Histoire, couleurs et mystères


Il y a quelque temps déjà sortait le deuxième tome de "La Conjuration d'opales", série historico-fantastique scénarisée par Corbeyran et Hamm, et dessinée par Grun. Nous les avions d'ailleurs déjà interviewés l'année dernière à la sortie du premier tome. Aujourd'hui, c'est avec Grun que nous découvrons les planches de ce superbe deuxième volet
 
- 6bears: Lors de notre première rencontre il y a un an, vous m'aviez parlé du choix de la couleur directe en me disant que cela vous permettait de rendre une atmosphère en adéquation avec les oeuvres des grands peintres de l'époque.
Dans ce second tome vous avez dû mettre ces grands peintres en images, comment avez-vous travaillé? Vous êtes vous inspiré de leurs portraits?
Grun: J'ai tenu compte de leurs peintures et le reste s'est fait au feeling. Comme pour Richelieu, je me suis inspiré d'un portrait et après je l'ai retranscrit à ma manière. La BD c'est aussi ça, on peut mettre son grain de sel dans l'histoire et s'approprier complètement les personnages.

Quand on lit vos bios et interviews, on se rend compte que vous avez plutôt une culture SF, est-ce que ce n'est pas compliqué de s'immerger dans une histoire se déroulant au 17e siècle, dans un contexte historique précis?
Ce n'est pas évident, mais un dessinateur doit aussi se mettre au service d'une histoire. C'est une performance de dessinateur qui s'engage sur une série. J'ai trouvé l'histoire intéressante, c'est ça qui m'a donné envie, sinon je ne me serais jamais embarqué pour six albums.

Est-ce qu'il n'y aurait pas aussi une sorte de petit défi de sortir du registre auquel vous êtes habitué?
Je n'aurais jamais imaginé faire de la BD historique. Je pense que c'est dans la nature des dessinateurs! Il y en a qui préfèrent rester dans un style bien précis. Moi j'aime bien être polyvalent. Il y a un dessinateur que j'aime bien, c'est Giraud; parce qu'il a cette faculté de dédoublement de personne. J'aime bien le côté un peu caméléon dans le dessin. Faire un style différend, complètement, de ce qu'on fait d'habitude, ça m'intéresse.

Vous parlez de Giraud qui avait des pseudos différents suivant qu'il faisait de la BD plus réaliste ou de la SF. Vous aussi vous travaillez sous différents pseudos suivant que vous faites des jeux vidéos ou de la BD. Est-ce que pour vous ces deux univers sont faciles à concilier? Allez-vous continuer à faire des jeux vidéos?
Pour l'instant je fais exclusivement de la BD... En France il n'y a pas énormément de boulot dans le jeu vidéo. Peut-être qu'un jour je reviendrai au jeu vidéo, mais au coup par coup, pas intégralement.

Vous avez fondé un atelier à Clermont-Ferrand avec d'autres auteurs. Qu'est-ce qui vous a poussé à vouloir créer un atelier?
La création d'un atelier c'est quelque chose d'important pour un dessinateur parce qu'on se retrouve avec d'autres dessinateurs, avec des gens qui ont un regard professionnel, ce qui permet d'avoir une critique instantanée. Quand on travail tout seul on n'a pas ce genre de rapports. Mais l'atelier va s'arrêter. C'était une bonne expérience, mais maintenant je vais travailler seul, ce que je n'ai jamais fait. Je vais voir comment ça se passe...

Vous devez avoir une certaine envie, une attente de vous retrouver seul face au travail, non?
Oui, je l'ai été pour la réalisation des deux premiers tomes... Donc j'étais confronté à la planche. Le truc c'est de pouvoir continuer à travailler sur un an. Je sais qu'il y a des gens qui vivent mal ce genre de solitude.

Pour revenir à l'album, il y a une dichotomie assez frappante entre les scènes de jour qui sont toutes dans les tons ocre et les scènes de nuit qui sont toutes dans les tons bleus. Je suppose que c'était conscient, voulu de votre part?
En fait, j'ai une façon de coloriser qui est un peu particulière. Je n'ai pas opté pour de l'hyper réalisme pur. Les couleurs sont un peu fantastiques, irréelles. C'est peut-être ma façon de voir les choses, je ne peux pas totalement l'expliquer. J'avais peur de tomber dans quelque chose de trop froid, donc j'ai fait quelque chose un peu dans l'ambiance des Mille et une Nuits.

Donc une volonté d'envelopper l'histoire d'une sorte d'aura de mystère qui se ressente dans les couleurs?
Exactement.

Comment avez-vous travaillé pour cerner les personnages? C'est votre première BD et souvent il apparaît que c'est le travail des personnages qui pose problème aux dessinateurs qui débutent dans la BD.
Pour le tome 2 je me suis amélioré sur la façon dont les personnages bougent, leurs sensations évoluent. Sur le tome 1, je trouvais que c'était un peu figé, mais ça vient, c'est un travail qui vient sur la durée. On ne peut pas tout avoir dès le départ… Moi je venais de l'illustration, donc d'un dessin plus figé, j'ai dû travailler énormément les personnages pour les rendre plus vivants. Le problème de la couleur directe c'est que souvent on fige quand même le dessin.

En parlant de mettre du mouvement dans le dessin, vos influences au niveau des comics ont dû vous aider?
Oui, mais le manga aussi, puisque dans le jeu vidéo on était immergé dans l'animation japonaise. Ils ont un sens du mouvement et du dynamisme qui est frappant. Toutes ces influences amènent à reconsidérer son travail. On prend un peu de toutes ces choses-là et on essaye de se les approprier, de faire sa propre cuisine...

C'est d'ailleurs quelque chose qu'on ressent de plus en plus dans la BD moderne, au niveau de la mise en page, ... il y a une réelle influence du comics et du manga.
C'est vrai qu'il y a une réelle volonté actuellement de vouloir mélanger les styles. Moi je pense que le plus important, c'est de rester soi-même. Beaucoup de dessinateurs actuellement essayent de copier un dessinateur américain, un comics, ... de s'approprier son graphisme. Je pense que ce n'est pas la meilleure démarche. Je pense qu'il faut lire ce genre de BD, s'en imprégner et puis arriver à être soi-même. Moi je lisais beaucoup de comics mais c'est vrai que je fais attention dans mon dessin que ce ne soit pas trop flagrant, qu'on ne fasse pas trop le rapprochement entre ce que je fais et ce que je lis.

Vous êtes engagé pour 6 albums, donc pas mal de boulot en perspective, mais est-ce que vous avez d'autres projets dans un coin de la tête?
Là on est parti sur 6 albums. Un album représente un an de travail. Donc si je m'arrête pour travailler sur autre chose, je risque de perdre mon public. C'est très dur de se faire un public... Je vais finir la série et puis m'engager sur d'autres choses après, plus sciences fictions peut-être, pour faire un break... Peut-être repartir sur une autre série, une trilogie... Je travail au feeling, si l'histoire me plaît, je m'engage. Une BD c'est un tout, il faut vraiment que l'histoire et le dessin soient en osmose.

Il y a d'autres scénaristes avec qui vous avez envie de travailler?
Peut-être Dufaux, j'aime bien ce que fait, Rodolphe, ... mais c'est par rapport à l'histoire. Si l'histoire me plaît, je fonce, que ce soit un bon, moyen ou mauvais scénariste...


La Conjuration d'opale : Tome2, La Loge
Corbeyran, Hamm, Grun
Dargaud


Propos recueillis par Boul. en 2006




© 1996 - 2006 6bears Magazine