Rencontre avec Raggasonic

Quelques mois après la sortie de leur deuxième album "Raggasonic2", le groupe de ragga français a fait la tournée de plusieurs festivals européens. A cette occasion, nous les avons rencontrés. Une aubaine pour parler de leur album, de hip hop en général et d'eux en particulier.
Place à Daddy Mory et Big Red, les deux membres du groupe !
 
Quelles sont vos influences?
Daddy Mory: -
Il y a déjà Bob Marley. C'est lui qui nous a fait apprécier le reggae. Mais, il y en a d'autres, des artistes en Jamaïque, moins connus en France. Comme on est dans le mouvement ragga, on suit tout ce qui sort: Denis Band, Black Groove, Steel Pulse et ce qui se fait à Londres.

On remarque souvent dans le monde du hip hop, des gens qui dénigrent Mc Solaar, tu viens de me citer Bob Marley et il a fait avec le reggae ce que Mc Solaar a fait avec le rap?
Daddy Mory: -
Oui, dans le sens où Mc Solaar a ouvert les portes du rap français, Bob Marley a ouvert les portes du reggae. C'est grâce à lui que le reggae est connu dans le monde entier. On peut dire que c'est grâce à Mc Solaar que le rap s'implante bien en France.

Que penses-tu de lui?
Daddy Mory: -
C'est un gars cool. Dans les rappeurs, tu as plusieurs styles, ceux qui sont hardcore, psychopathes, ou cool. Moi, je respecte tous les rappeurs tant qu'ils ne disent pas de conneries et des choses qui peuvent détruire un jeune. Moi je te respecte parce que tu fais ton boulot comme il se doit. Mc Solaar, je le respecte, en plus on avait fait un morceau dans son premier album, "ragga jam" avec Big Red. C'était la première fois que l'on posait notre voix sur un vinyle.

Vous vous sentez mieux en studio ou sur scène?
Daddy Mory: -
En concert! J'ai commencé dans les sound système quand j'avais quinze ans. Prendre le micro, tester sur des versions instrumentales de 45 tours de reggae, les petites salles de deux cents, trois cents personnes à Paris, j'ai commencé comme ça et cela pendant 10 ans. J'en faisais à peu près une centaine par an. J'ai pas lâché, j'ai pas lâché ... la première fois que je suis entré en studio, sincèrement c'est pour travailler sur notre premier album, pendant un mois non-stop. Le studio, c'est important, surtout si tu veux enregistrer des disques. Pour moi le studio, c'est plus dur parce qu'il faut être carré.

Vos paroles sont assez virulentes contre le système. Voulez-vous vraiment le changer ou simplement le dénoncer?
Daddy Mory: -
On pense comme tous les jeunes. Mais nous, on fait de la musique et on écrit ce que l'on pense.

Mais espères-tu encore changer les choses?
Daddy Mory: -
J'espère que ça ira mieux un jour, que le monde ira en évoluant. De toute façon, on est optimiste. On fait de la musique pour qu'un jour tous les problèmes soient résolus.
Big Red: - On fait de la musique aussi pour garder la foi.
Daddy Mory: - Exactement.

Le hip-hop, en général, est assez sectaire?
Daddy Mory: -
Les rappeurs n'osent pas entrer dans des sujets. Ils restent trop ...
Big Red: - Autobiographique.
Daddy Mory: - Trop égocentriques
Big Red: - C'est un manque d'expériences. Ils sont jeunes, ce ne sont pas des gangsters, c'est de la rigolade, et voilà.

Quand on lit vos paroles, on a l'impression que si les gens ne viennent pas de "votre monde", vous les prenez de façon négative et quand je vous entends parler, vous aimez tout le monde.
Big Red: -
On ne les prend pas de façon négative, on fait du reggae. C'est un truc authentique et réel. On a pas à créer quoi que ce soit, on est original tout de suite du moment où l' on chante en français. On a juste à respecter la musique. A respecter le reggae et le rap. C'est un truc neuf, jeune. En plus, c'est pratiqué par des jeunes. Malheureusement, ça manque d'expériences, de culture, de maturité et de couilles. C'est tout ce que l'on peut dire sur les rappeurs. Maintenant, on connaît des vrais rappeurs depuis longtemps et les vrais sont surtout sur Los Angeles. Ils font du gangsta rap. Ça c'est des vrais gangsters. Tu remarques que les vrais gangsters quand ils rap, ce sont ceux qui tiennent le moins.

J'ai sorti quelques lyriques de leur contexte et je voudrais votre opinion : "Les professeurs"?
Big Red: -
Tu as arrêté l'école quand?
Daddy Mory: - En quatrième.
Big Red: - Moi, j'ai arrêté l'école en 6ème et j'ai redoublé deux fois. Voilà ce qu'on en pense des profs.

Quelle est la solution?
Big Red: -
Apprendre la tolérance. Pas faire de préférence au sein même des élèves et comprendre l'élève. De la psychologie !
Quand j'ai eu des problèmes chez moi, aucun prof n'a été capable de le voir. Tu ne peux pas non plus apprendre à un mec comme moi, que mes ancêtres, c'est les gaulois. Et si, dans la famille de l'élève, on croit que l'homme descend de la mer, du poisson ou du singe, il faut respecter la culture des gens. On ne respecte pas assez les gens. Les profs, c'est de la merde et même s'il rame, c'est bien fait pour eux. Parce qu'ils n'ont pas assez ramer pour avoir leur statut de professeur. Ils doivent faire de la psychologie et étudier les élèves avec qui ils vont enseigner. Les élèves ne sont pas tous les mêmes.

Vous considérez vous comme de meilleurs professeurs?
Big Red: -
Professeurs et élèves, il y a tout de suite le conflit de génération. Et nous, on ne vit pas dans la même génération que des gens de 40 ans. La différence entre générations n'est pas une histoire d'âge, c'est penser pareil, c'est être ouvert.

"Les opportunistes" ?
Daddy Mory: -
Les opportunistes, il y en a partout. Des gens qui sautent sur de bonnes occasions, qui ne les laissent pas partir.
Big Red: - Le groupe de rap qui en parle le mieux en ce moment, c'est Positive Black Soul. Ils cherchent à dénoncer ceux qui ont ruiné l'Afrique. Les derniers arrivés qui prennent tout ce qu'il y a à prendre.

"Mère nature" ?
Big Red
(en chantonnant):
L'homme saccage et pollue le monde sans cesse.
Sauvage, il tue, exploitant toutes ces richesses
Ma rage s'accentue devant toutes ces faiblesses
De la nature, désormais invoque la déesse
Et l'homme sait pas qu'en nickant tout ce qui est vert,
Il se ruine les poumons,
Il se ruine la tête,
Il ruine son avenir.
C'est clair !!!

Vous avez travaillé sur la BO de la "Haine" de Mathieu Kassovitz, mais après, dans une interview vous avez dit que vous le ne feriez plus? Et depuis, avez-vous vu le film?
Daddy Mory: -
On l'a vu bien après. Mais, attends, je vais t'expliquer comment le truc aurait dû se faire. Un gars est venu nous voir en nous disant qu'il voulait une musique qui serait mise dans le film. Mathieu Kassovitz ne nous a pas appelés directement. On travaillait en studio sur le premier album. On a regardé le passage sur lequel passerait la musique et on a accepté. On a fait le morceau. Et après, on apprend que le morceau allait juste apparaître sur une compilation. Ca ne nous intéressait pas puisqu'on allait sortir l'album.
Big Red: - On s'est fait enculer par ce petit opportuniste qui ne sait pas de quoi il parle. Pour connaître le bien, il faut d'abord avoir connu le mal. Si tu as toujours eu de la tune, tu ne sais pas c'est quoi avoir de l'argent. Mais si tu n'en as jamais eu, le jour où tu en as, tu sais c'est quoi. Tu sais quoi en faire.

Et le film?
Daddy Mory: -
Un film comme "Raï" représente mieux le côté cité que la "Haine" .
Big Red: - "Raï" se prend moins au sérieux, et est plus juste. Parce que chez nous, ce n'est pas Los Angeles. "Raï" est plus proche de la vérité. C'est clair. Il y a plus d'humour. Et, même, s'il y a des coups de feux, on rigole quand même. Dans la "Haine", on montrait des jeunes bornés qui rêvaient devant la glace. Moi, jamais de ma vie, je me suis mis devant la glace et "Qu'est-ce que t'as toi, à qui tu parles toi. Et, c'est à moi que tu parles, c'est à MOI que tu parles, ..." Jamais.

Souvent dans les médias, on a tendance à confondre reggae et ragga, cela ne vous dérange pas?
Big Red: -
Le reggae est un arbre, le ragga est une branche de l'arbre. Le ragga est la version urbaine du reggae. Pour faire du reggae, il faut être au pays. Nous on est urbain, le son est digital et l'on s'adapte au contexte.

Vos projets?
Daddy Morry: -
Pour la rentrée, on va faire un album de remix. Un double album, il y aura tous les morceaux du deuxième album remixés, strictement ragga hip-hop et des inédits.

C'est vous qui remixés ou vous laissé le champ libre à d'autres personnes?
Big Red: -
C'est fait par des DJ's, parce qu'un remix ragga hip-hop, ça se fait comme ça. C'est une musique hip-hop avec un chant reggae. Tu files les "a capella" aux DJ's de ton choix qui adapte une musique dessus. C'est la fusion qui donne le truc mortel. Le chant est harmonieux, mélodique, la musique est dure, ça fait du ragga hip-hop. C'est comme quand le chaud et le froid se rencontrent, ça fait de l'orage.

On termine en leur souhaitant encore de nombreux albums qui devraient être de mieux en mieux -l'expérience fessant son chemin- et en les remerciant d'avoir répondu avec autant de gentillesse et de simplicité à nos questions.


Texte : C.H.
Photo : a.B.




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