L'homme derrière "Skarbek"


Il y a quelque temps sortait le deuxième et dernier tome de "La vengeance du comte Skarbek". Au-delà des sublimes illustrations de Grzegorz Rosinski, ce deuxième volet nous révèle la vraie ampleur d'un scénario que d'aucun avait jugé un peu simpliste à la sortie du 1er tome. Nous avons rencontré Yves Sente, le scénariste de ce diptyque.
 
- 6Bears: Comment s'est passée la rencontre avec Rosinski?
Yves Sente:
La rencontre humaine date d'il y a 14 ans puisque je suis rentré ici comme éditeur et "Thorgal" existait déjà. On a fait connaissance et eu l'occasion de se voir beaucoup au cours des 14 dernières années. C'est quelqu'un que j'apprécie beaucoup humainement et professionnellement. Je connais bien ses envies graphiques. Après la sortie de "La machination Voronov", c'est sa femme, qui est presque son agent, qui m'a demandé: "Tiens, mais tu écris, tu as des idées, j'aimerais bien que tu proposes quelque chose à Grzegorz, il a envie de faire autre chose, un one-shot." Comme j'avais un peu de temps, j'ai passé mon été à travailler dessus. Quand j'ai eu terminé, je lui aie envoyé. J'avais essayé de mettre un maximum des thèmes dont il m'avait parlé: une histoire de pirate, de l'érotisme, une histoire à Paris au 19 e,... Il aime la peinture, il est très attaché à sa Pologne,... J'ai donc essayé de faire une histoire dans laquelle on retrouve tous ces thèmes. Je lui ai envoyé et il m'a appelé le lendemain pour me dire qu'il avait envie de le faire. Mais, à ce moment-là, je n'avais aucune idée qu'il allait en faire une version peinte.

- Et comment s'est passée la collaboration professionnelle alors? Ce n'est pas toujours facile de travailler avec des amis.
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La collaboration s'est passée comme elle se passe avec ses autres scénaristes. C'est un auteur qui a bien compris la bande dessinée et qui se met toujours au service de l'histoire. S'il a un problème avec l'histoire, il ne va pas la prendre. Et s'il a deux ou trois questions, il va les poser au début. Après, il fait entièrement confiance au scénario. Et à ce moment-là, il demande que le scénariste lui fasse entièrement confiance. Il ne l'appelle que s'il y a un problème de compréhension du scénario, ou si il voudrait éventuellement modifier le découpage, pour mieux décomposer un mouvement par exemple. C'est comme au cinéma en fait, le scénariste qui fait un film fait confiance au réalisateur. En bande dessinée, c'est le dessinateur qui est le réalisateur, il a un scénario et en fait son film. On le découvre à la fin, comme tout le monde.

- Vous parlez de cinéma et vous citez souvent des films quand on vous demande vos influences, vous n'avez pas des influences plus axées sur la BD?
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Si, il y a des auteurs de BD que j'admire. Mais, par rapport à ce que j'ai envie de faire en tant que scénariste, je retrouve plus de chose qui me touche dans le cinéma que dans la BD. Ce qui ne m'empêche pas d'avoir une admiration sans borne pour Tilleux par exemple. Les Gil Jourdan sont des merveilles, mais je serais incapable de faire de la BD de ce genre-là. Greg est pour moi un modèle de scénariste. J'ai beaucoup appris en lisant tout ça.
J'ai plus appris dans la BD que dans le cinéma, mais je ne cherche pas une influence dans la BD. Et puis, je ne peux pas parler de ma carrière de scénariste sans citer Jean Vanhamme, parce que c'est lui qui m'a soutenu au moment de la présentation de "La machination Voronov". C'est un grand scénariste, dans le sens où il maîtrise la technique à fond. En BD, la maîtrise de la technique est certainement une des raisons du succès car on est limité dans l'espace. On sait que notre histoire va faire 46 à 54 planches, et que par pages, on peut mettre un certain nombre de cases maximum sinon c'est trop lourd. C'est en permanence une recherche d'équilibre qui est très contraignante. Donc, techniquement, il faut être très fort.

- Qu'est-ce qui vous a amené à vouloir faire du scénario? A priori, avec votre position de directeur éditorial, vous êtes à l'abri financièrement, vous n'avez pas besoin de ça pour vivre.
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D'abord, l'envie d'écrire, on l'a ou on l'a pas. Moi, je l'ai depuis toujours. Ma première BD, je l'ai faite quand j'avais 12 ans. J'ai publié des petits trucs quand j'étais à l'université. Puis, je suis entré au Lombard et me suis dit: "mets tes envies d'écriture de côté", parce que ce sont deux métiers différents. La première chose que je devais faire, c'est prouver aux auteurs avec qui j'allais travailler en tant qu'éditeur que j'allais vraiment m'occuper d'eux à 100%. En plus, Lombard allait très mal à l'époque et je n'avais pas le temps pour m'occuper d'autre chose. Grâce à une bonne équipe, maintenant, Lombard va bien. J'ai pu engager des assistants et, en clair, je ne suis plus obligé de bosser le soir et le week-end. Mon envie d'écriture est remontée à la surface.
Pour moi, l'écriture n'est pas un travail, c'est une évasion, un délassement.

- Mais pourquoi ne pas avoir tenté directement de devenir scénariste alors?
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Peut-être parce que je ne me sentais pas prêt. Écrire demande une forme de maturité. Des gens l'ont à 20 ans, moi c'était plutôt à 35. À l'époque, je sentais que je n'avais pas assez vécu. Le contact avec les auteurs m'a fait évoluer et aujourd'hui, j'ose. De plus, je ne pourrais pas travailler pour un inconnu. J'ai besoin d'écrire pour quelqu'un. J'ai écrit pour Rosinski, maintenant que je connais bien Juliard, je fais des choses dont je sais qu'elles vont lui plaire. Ce sont les rencontres qui m'ont amené à faire des scénarios.

- Certains pourraient vous reprocher d'user de votre position en tant qu'éditeur pour vous faciliter la vie en tant que scénariste. Par rapport à un jeune qui démarre, vous avez commencé directement en haut de l'échelle, vous connaissez tout le monde.
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J'ai déjà entendu ce genre de critiques. Je sais que ces critiques circulent. C'est pas que ça me fasse rire... parce qu'elles sont insultantes pour les gens avec qui je travaille. Rosinski, il n'a que l'embarras du choix. Ce n'est pas moi qui ai pu l'influencer. "Blake et Mortimer" (NDLR: "La machination Voronov", premier scénario d'Yves Sente, fait partie de la série "Blake et Mortimer") est une série très importante pour Dargaud, et ils ne peuvent pas se permettre de se casser la figure. Là aussi, s'ils ont un doute, ils ont 50 autres scénaristes qui se proposent. C'est me faire beaucoup d'honneur que de m'attribuer ce genre d'influence. Alors, quand je vois un jeune dessinateur talentueux, je pourrais me le garder. Mais ça, je ne le ferais jamais, parce que ce serait déontologiquement discutable. Je préfère lui faire rencontrer un autre jeune scénariste, c'est mon métier d'éditeur. Je prends autant de plaisir à faire naître des talents. Je suis très content d'avoir pu monter des équipes qui fonctionnent. D'ailleurs, la BD a souvent mis des scénaristes derrière le bureau d'éditeur. Je me souviens, quand je suis arrivé au Lombard, Raymond Leblanc, le fondateur de la maison, a demandé à me voir. Et dans ses premières questions, il m'a demandé: "Est-ce que vous écrivez? Les meilleurs éditeurs ont toujours été créatifs." L'éditeur, il est un peu gestionnaire, mais il doit rester proche de ses auteurs, il doit pouvoir bien les comprendre.
D'ailleurs, il y a beaucoup d'auteurs qui m'ont dit, après "Blake et Mortimer", qu'ils comprenaient mieux mes remarques, parce que je faisais partie du club.

- Et le fait d'être éditeur et scénariste, juge et parti, ça ne rend pas un peu schizophrène?
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Sur ce que je fais, je ne suis pas juge et parti puisque je suis édité chez Yves Schlirf (Dargaud), qui est quelqu'un que je connais depuis 15 ans, et qui n'hésite jamais à dire non à un projet, même d'un auteur qu'il connaît. S'il accepte un projet, c'est qu'il y croit vraiment... Je joue le jeu, je ne me mêle pas de la promo, je me contente juste du plaisir de faire un scénario.

- Vous disiez tout à l'heure que Rosinski n'a qu'à claquer des doigts pour que 50 auteurs se proposent. Est-ce que ça ne vous met pas une énorme pression de travailler avec lui?
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Non, je le connais depuis 15 ans... Si je ne l'avais jamais rencontré, j'aurais été assez impressionné. Je suis flatté, honoré, mais pas impressionné.

- Une chose frappante lorsqu'on lit les critiques des deux tomes, c'est qu'à la sortie du premier, tout le monde a encensé le dessin de Rosinski et relativement critiqué votre scénario, en vous accusant de n'avoir fait qu'un vague remake du Comte de Montecristo. Mais, à la sortie du deuxième tome, la tendance s'inverse et on ne tarit plus d'éloge sur votre scénario, on oublie presque Rosinski... Comment avez-vous pris ces critiques, et surtout pendant le laps de temps entre les deux albums?
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J'ai rongé mon frein. Au début, cette histoire était prévue pour un one-shot. J'ai proposé un scénario de 72 planches et Rosinski m'a demandé de le redécouper. C'est devenu une histoire en 108 planches. Il a fallu le faire en deux tomes même si, dans ma tête, c'est un roman, une histoire prévue pour être lue d'une traite. Comme c'est une histoire de manipulation du début à la fin, je ne pouvais rien dévoiler même si je savais que j'étais critiqué injustement...

- Pourriez-vous nous parler de votre projet avec Boucq?
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C'est également un one-shot qui s'est transformé en diptyque. Boucq voulait faire un thriller, quelque chose de contemporain. C'est un genre auquel je ne m'étais pas encore attaqué. Boucq est quelqu'un qui participe beaucoup au scénario, ce qui est très gai. C'est un peu un travail à quatre mains, je participe plus au visuel aussi. L'histoire est donc devenue un diptyque, qui se passe entre Rome, le Moyen-Orient, la Californie... ça bouge beaucoup et ça parle de politique, de finance et de religion... Vaste programme...

- Au début de votre carrière, vous dessiniez des cartoons. Vous n'auriez pas envie de faire un album tout seul un jour?
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Non, je n'en serais pas capable. Le dessin, c'est comme un sport. Si on ne le pratique pas, on devient moins bon. Si j'avais pratiqué le dessin, j'aurais progressé, mais je ne pense pas que j'avais le talent nécessaire. Il y a une grande différence entre un amateur éclairé et un professionnel. Je me suis vite rendu compte que ce qui me plaisait, c'était de faire l'histoire. Dessiner ça prend un temps fou et mon esprit était déjà à l'histoire suivante. Je n'ai aucun regret. Je peux aider ma fille pour son cours de dessin à l'école, et déjà ça c'est une carrière formidable.


La Vengeance du comte Skarbek (Sente, Rosinski)
Dargaud
2 tomes (complet) déjà sortis


Propos recueillis en décembre 2005 par (Boul.)




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