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Rencontre
avec les sympathiques auteurs des
"Cités
Obscures"
Issu d'une famille
d'architectes, François Schuiten entame
en 1982 une longue collaboration à Benoit
Peeters, un scénariste français
vivant depuis de longues années à
Bruxelles. Depuis, ensemble, ils
réalisent entre autres, la série
des Cités Obscures chez Casterman.
"L'ombre d'un homme", onzième
épisode de cette série vient de
paraître, Schuiten et Peeters nous
racontent...
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- Qu'avez-vous voulu illustrer dans cette
nouvelle BD?
- François Schuiten: On voulait se lancer dans
une fable, une sorte de conte. En réalité,
on aime que le thème résonne. Ce qui nous
intéresse, c'est la persistance d'une vie
après l'histoire. Il est nécessaire
d'entretenir la fascination du lecteur.
Dans cet ouvrage, l'ombre joue un rôle de
déstructuration et de transformation de la vie du
personnage. En fait, l'ombre se révèle
à lui-même. On peut considérer qu'il
est à la traîne de son ombre.
- Benoît Peeters: On voulait un thème
qui ait une traduction très immédiate,
proche du physique...
- Donnez-moi cinq mots clefs proche de "L'ombre
d'un homme".
- F.S.: Transparent, Crise
- B.P.: Vertige, Couleur,
Identité
- On a l'impression d'une fin terminée
à la hâte. Le soufflé semble
retombé. Comment expliquez-vous ce sentiment?
- F.S.: La transformation humaine et "physique" que
vit Albert Chamisso subsiste indépendamment de son
ombre. Une autre histoire s'ouvre, mais on n'a pas le
sentiment de devoir la raconter. Le prolongement de son
état d'esprit et de sa vie revient au choix du
lecteur. En effet, le lecteur possède tous les
éléments pour imaginer l'histoire qui va
suivre. Pour nous, l'essentiel était dit. En fait,
nos fins ont toujours fait l'objet de controverse. En
commençant, on connaît bien
évidemment la fin, même s'il existe une
souplesse narrative qui peut évoluer mais dans le
fond nos fins sont réfléchies.
- B.P.: On aime laisser un ou des
éléments qui permettent au lecteur de
rêver. On ne met pas les points sur les "i", cela
crée toujours des frustrations mais ce n'est pas
négatif. On aime laisser des portes ouvertes. On
laisse au lecteur un labyrinthe mental, dans lequel il se
perd, se trouve. Pourquoi l'ombre revient et pourquoi le
réseau urbicand repart, ce sont tous ces pourquoi
que l'on construit au même titre que
l'intrigue.
- Connaissez-vous les réponses à
tous ces pourquoi?
- B.P.: On possède certaines hypothèses
mais celles-ci n'ont pas plus de valeur que celles des
lecteurs. Chacun possède en lui ses propres
idées, hypothèses sur les faits, sur
l'histoire. Vous savez, rien n'est plus triste qu'un fait
divers tout expliqué. On aime qu'il existe un
mystère autour. C'est comme toutes ces grandes
énigmes universelles. Elles entretiennent le
mystère et elles font rêver et
réfléchir.
- F.S.: Il existe une volonté pour
le lecteur d'une rationalité. On veut des
réponses. On accepte des questions mais on veut
également des réponses à la fin.
C'est une attente que l'on a par rapport à la
fiction et non dans la
réalité.
- A chaque nouvelle sortie d'un épisode
des "Cités Obscures", c'est un
événement. Comment expliquez-vous ce
succès?
- F.S.: Ooooooh! On n'est tout de même pas
Léonardo (Rires)!
Vous savez, on ne fait pas beaucoup de livres. Pour nous,
chaque livre représente un enjeu particulier. Il
existe aussi un énorme travail pour faire
connaître le livre. Toute cette démarche
nous permet aussi de nous séparer du travail de
création. On essaye d'éviter de se
cloisonner dans un cercle d'initiés propre
à la BD, on tente d'attirer un nouveau
public.
- Vous avez un agenda relativement
chargé, mais pouvez-vous nous en dire un peu plus
sur le film "Le dernier plan"?
- B.P.: En réalité, je devais à
tout prix éviter de faire un film d'un auteur de
BD. J'ai donc cherché à utiliser des outils
légers. L'univers du film se rapproche du monde de
la psychologie. D'une part, parce que cela me fascine, et
d'autre part pour une raison de budget (Rires). Ce n'est
certainement pas une tentative reconstitutive de
l'univers de la BD. En fait, c'est un film dont le sujet
porte sur le cinéma. C'est un hommage au
7ème art et aux
catastrophes techniques et humaines lors d'un tournage
(Rires).
- Quelle est votre opinion sur Internet?
- F.S.: Je remarque qu'Internet crée un
problème de zapping à outrance. Il existait
déjà en télévision mais le
Net l'amplifie d'une manière gigantesque. Je crois
qu'il existe un énorme problème de
concentration, on clique sans arrêt. Chacun
voudrait comprendre tout sur trois écrans alors
qu'il faut parfois s'y consacrer de manière plus
assidue dans le temps. Nous avons un ami, un auteur de
BD, qui ne sait plus lire une BD en entier (Rires). Ce
problème de concentration dans la lecture est
très troublant.
- B.P.: Le problème avec Internet,
c'est que, lorsque l'on s'intéresse à un
sujet, on tombe sur des sites qui ne sont que des lieux
de transitions. C'est une énorme maison qui ne
contient que des couloirs sans aucune pièce. On
pense que cela mène à quelque chose mais
cela conduit vers d'autres couloirs plus larges, plus
courts etc.
- Pourtant, cette idée de couloirs
existe dans vos ouvrages.
- FS: Il est vrai, mais le couloir doit avoir un
sens, une raison d'être. C'est une sorte
d'incontinence. Il existe une trop grande insatisfaction
sur Internet et cette insatisfaction doit être
gérée. Il faut de l'insatisfaction mais il
faut fixer une limite.
- B.P.: A la différence, Kafka transmet le
reflet de la complexité de notre
société. Internet l'est également
mais sans lecture de la société. C'est
à dire que tu retraverses la société
sans la décrypter. L'oeuvre de Kafka nous renvoie
une image de la société. Pour nous, la
problématique du Net réside dans le sens
où l'outil est plus fort que le
contenu.
- Comment travaillez-vous? Comme un
fonctionnaire? Chacun de votre côté?
- F.S.: Pour créer en BD, il faut un temps
technique nécessaire sur la planche de BD. Par
exemple, je passe une semaine par page, donc il faut une
hygiène de travail très drastique. C'est
très draconien comme mode de vie.
- B.P. : Le processus de création est
très différent pour un scénariste.
C'est partagé entre des moments d'intenses
concentrations pour le synopsis, les dialogues et puis
par après c'est un travail "d'aller-retour" avec
François sur les planches quand celles-ci peuvent
être encore modulables. C'est une collaboration
très proche dans la mesure et en même temps,
il existe une spécificité puisque
François est véritablement le
réalisateur de la BD. Il faut savoir tout de
même que la BD c'est un boulot de dingue, c'est pas
cool du tout mais c'est très chouette (Rires).
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Série: "Les cités
obscures"
L'ombre
d'un homme
De François Schuiten &
Benoit Peeters
Casterman
Val. H.
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