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Yoko
Tsuno
Une
24ème aventure pour l'héroïne
de Roger Leloup
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Chaque album de
Roger Leloup se présente comme une oeuvre
accomplie, longuement mûrie et qui va toujours plus
loin que la précédente. Son travail demeure
classique parce qu'il appartient à
l'héritage fidèle d'une époque
où la BD s'écrivait, en textes et en
images, comme une création littéraire qui
devait affronter l'épreuve du temps. Jamais Leloup
ne se servira des procédés faciles et
souvent gratuits de la science-fiction moderne, vite
faite et vite consommée. Une des grandes
qualités de l'auteur, c'est son sens d'observation
d'une justesse incroyable. On plonge dans un bain
d'authenticité pour en ressortir trempé
d'émotion et d'émerveillement.
Ce 24ième album a
pris plus de quatre ans de travail intensif,
jusqu'à 70 heures par semaine. Dire qu'un
scénario ou un dessin de Leloup est soigné
et envoûtant serait un euphémisme.
Scénariste chevronné et dessinateur
sensible par son trait méticuleux et
délicat, mais avec une ligne puissante, il fait
partie de ces maîtres sans lesquels la BD
réaliste ne serait pas tout à fait ce
qu'elle est. Dans une narration au rythme haletant et
condensé, chaque séquence développe
progressivement une intrigue de plus en plus
étoffée par la rencontre de personnages
troublants et la découverte de décors
insolites qui se résument en un seul mot:
fascination.
Dès les
premières pages du présent album, le
suspense surgit sous la forme d'un mystérieux
hydravion qui coupe la route du Catalina que pilote Yoko
au-dessus de l'Amazone. C'est de cette façon
surprenante et rapide que l'auteur introduit une nouvelle
héroïne qui deviendra attachante et
très importante comme nouvelle compagne de Yoko.
Il s'agit d'une jeune fille de quatorze ans, dont le
père écossais et sa deuxième
mère d'origine russe ont tous deux un penchant
pour l'alcool, l'un pour le whisky et l'autre pour la
vodka. Cette adolescente en pleine crise
d'identité se nomme Émilia; un surnom qui
nous fait penser à la célèbre Amelia
Earthart, la première femme à traverser
l'Atlantique en 1928. C'est sans licence
nécessaire qu'Émilia pilote un biplan pour
pulvériser de l'insecticide. Elle se
présente comme une aventurière sans peur et
sans complexe, dotée d'un sens de l'humour
à toute épreuve, mais aussi de sautes
d'humeur propres à son âge.
Émilia est plus
qu'une bouffée de fraîcheur et de
rajeunissement dans ce nouvel album, elle traduit la
grande sensibilité de son créateur pour
rendre ses héroïnes de papier vivantes et
touchantes. La mère biologique d'Émilia
lorsqu'elle est partie pour son dernier récital,
lui a dit: "Je te laisse mon coeur dans le tien...
prends-en soin!" Plus tard, Émilia retrouvera dans
un endroit imprévisible le violon
réparé de sa mère, qu'elle avait
brisé parce qu'elle ne pouvait pas parvenir
à jouer comme elle. Yoko lui dira, avec toute sa
sagesse orientale: "La passion se transmet, mais la
virtuosité se gagne..." À la fin de cet
épisode, Leloup nous annonce indirectement une
suite très attendue à cette nouvelle
amitié, en proposant une rencontre en Allemagne
avec Ingrid Hallberg qui conseillera Émilia dans
ses études musicales. Pour mieux enraciner cette
amitié entre ses protagonistes vedettes, en plus
d'être toutes les deux pilotes, Émilia et
Yoko partagent une expérience similaire pour
l'origine de leur surnom d'enfance: celui d'Émilia
vient d'une marionnette et celui de Yoko vient d'une
poupée.
La présente
mère d'Émilia est nulle autre que la
comtesse Olga qu'on a rencontrée dans l'album
"L'Or du Rhin". Avec la complicité d'un
riche Allemand du nom de Krüger, elle tente de
percer le secret du "Temple de fer", un complexe
sidérurgique abandonné en pleine jungle
amazonienne. Lors d'une plongée sous-marine,
Émilia dévoilera à Yoko un
mystérieux lingot de métal inconnu qu'elle
a caché à bord d'un sous-marin englouti. Un
météorite tombé en pleine
forêt équatoriale est à l'origine de
ce rare métal aux propriétés
remarquables. En 1936, une firme allemande exploita une
des particularités de ce précieux
métal pour fabriquer des obus antichars afin de
détruire les blindés russes au début
de la Deuxième Guerre. Après la guerre, les
Russes prirent la relève en achetant aux Allemands
une scierie secrète camouflée en plein
coeur du Brésil. Leur mine fut abandonnée
en 1962, au moment où les soviétiques
retirèrent de Cuba leurs missiles pointés
sur l'Amérique. Malheureusement ils
oublièrent un missile encore opérationnel
malgré la rouille, entreposé au
Brésil et pointé sur la Floride.
Sur ce fond d'histoire,
Leloup élabore une fiction originale aux
rebondissements inattendus. Dans ce lieu maudit du
"Temple de fer", Olga retrouve sept corps en
hibernation. Chaque corps possède une micro-puce
dans l'épaule, contenant un code. Le
septième code, le dernier, a disparu. La menace
apocalyptique est renouvelée et renchérie
par le soin apporté à chaque mot du
scénario. En parfaite harmonie avec le texte, le
dessin fouillé nous donne aussi des frissons. De
la matière active du météorite
enfoui dans le sol phosphorescent, s'échappent des
feux follets qui se déplacent par antigravitation.
Des images impressionnantes et troublantes surgissent de
l'énergie qui se dégage lorsqu'elle rejoint
la brume nocturne chargée
d'électricité. Parmi les autres images
inoubliables, nous voyons un injecteur de fluides
électriques puissant qui dépasse les
machines infernales du film expressionniste
"Métropolis" de Fritz Lang. Toujours dans
cette belle tradition du cinéma classique, comme
dans "Le septième sceau" d'Ingmar Bergman,
pour ouvrir la porte de l'au-delà et éviter
la mort, on joue une partie d'échecs.
Au moment où l'on
croit avoir atteint les limites de la peur, Leloup nous
entraîne dans un dénouement cataclysmique de
très haute tension physique et psychologique. Il
faut absolument voir et revoir la séquence du
dénouement, impossible à décrire
juste avec des mots...
Jamais la thématique de la fin des temps, si
présente dans les médias actuels, n'a
été traitée avec autant de brio et
d'imaginaire. Avec beaucoup de maturité
psychologique, chez Leloup, tout danger, même
apocalyptique, s'accompagne de valeurs éthiques
qui permettent d'espérer et de croire à un
futur meilleur, grâce au courage et au sacrifice
qui ne peuvent naître que dans une amitié
profonde et sans frontière.
Ce dernier album paru ne
fait que renchérir le succès grandissant
d'une série qui ne vieillit pas à cause de
sa thématique universelle ancrée en chacun
de nous, fragile passager sur une planète de plus
en plus menacée. Chaque récit s'attarde sur
le bouleversement des forces extérieures enfouies
dans la matière et l'énergie que Leloup
traduit à merveille par des symboles comme ceux du
vent, de l'eau et du feu.
Grâce
aux forces intérieures de ses
héroïnes, parfois avec l'aide de
certains personnages masculins, on apprivoise
les forces déchaînées de la
Terre-Mère. Ils sont très rares
dans le 9e art ces personnages aussi complets et
fascinants qui nous étonnent d'abord et
nous charment ensuite, comme Yoko dans le
passé et Émilia dans le
présent. Ainsi, chaque aventure de Yoko
cultive un humanisme où la faute et la
rédemption donnent une âme au
récit. Cet album émouvant
dégage un charme sublime qui transforme
le lecteur en prisonnier consentant et
extasié. Vous ne quitterez pas la lecture
avant d'être arrivé, à
regret, à la dernière
page.
par Richard
Langlois
(Québec )
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Yoko Tsuno T. 24 "Le septième code" par
Roger Leloup aux éditions Dupuis,
2005
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