Marcellesi

Citoyen du monde mais corse de par ses racines, Marcellesi nous parle de sa vie, de son disque, de son île et des voyages. Tout en anecdotes...
Avé l'acceng!
 
D'où viens-tu?
Marcellesi:
Je viens de Corse, de Porto Vecchio. Mais maintenant, depuis l'album, je me suis installé à Paris. J'ai un cabaret, "L'Alba" là-bas qui continue toujours d'ailleurs, mais j'ai emmené toute ma petite famille à Paris. Mais là, on va y retourner pour l'été, jusque la fin octobre. On y va moins qu'avant.

Cet album, "Barqueiro", que représente-t-il pour toi?
M:
C'est un nouveau chemin. J'y pensais depuis longtemps, d'ailleurs, on en a un au cabaret: une session sans prétention qu'on aime bien écouter. Mais là, c'est une chance. Je me disais toujours: "si jamais une grande maison de disques, si... mais, tu sais, avec des si..." Moi, j'ai mon cabaret. J'ai ma liberté, mon indépendance, je vis ma passion toutes les nuits...
Mais on me l'a proposé, j'ai saisi la chance et voilà, ça me permet d'aller vers des ailleurs. Tant mieux!
On avait ce CD au cabaret qu'on a vendu à 3000 exemplaires en un rien de temps... Je n'avais donc pas l'ambition de percer dans le show-biz (rires). Mais, il y a eu un éditeur de Sony qui est venu me voir et ça s'est fait. Mais ma passion, c'est le cabaret. J'aime les gens, donc...
Même à Paris, il m'arrive de me mettre pendant dix jours avec des musiciens dans un cabaret. L'autre fois, sans te mentir, ça me manquait tellement que j'ai commencé à 10 heures moins le quart et j'ai posé ma guitare à 8 heures moins le quart. Sans me lever, même pas pour aller aux toilettes.
C'est marrant parce qu'à 7 heures du matin, ils commençaient à tout ranger, à tout débrancher, et moi j'étais encore là!

Comment doit-on appréhender l'album? Surtout pour quelqu'un qui t'a déjà vu sur scène...
M:
On m'a écrit les textes. J'ai rencontré ces gens, soit par la maison de disques ou l'éditeur, soit parce que ce sont des amis à moi. Tous ces gens ont d'abord écouté la musique et ont aimé.
Par exemple, Etienne Roda Gil, il est d'origine catalane et il était parti pour faire trois chansons. Mais c'est un personnage, il est très difficile à gérer. On est parti à New York pour enregistrer l'album, lui, il débarque pour une semaine et quand il arrive, il n'avait encore rien écrit! Il me dit: "demain, je te le fais; ce soir, on va boire..." Pour chaque chanson, il y a une anecdote comme ça...

Tu ne trouves pas qu'il est fort produit par rapport à l'essence même de l'album?
M:
Bien sûr, je pense aussi. Mais, tu sais, c'est difficile pour un premier album, d'être fort présent. Il y a tellement de gens qui s'impliquent dans ce projet que tu ne peux pas avoir le contrôle sur tout. Regarde, hier, on a joué à trois dans une belle salle, et là, on est vraiment à l'aise. Même des gens comme Jean-Pierre (Lang) ou mon frère avec qui je joue depuis des années, me disent ça aussi. C'est vrai, je le ressens aussi. Et ces gens me disent qu'on sent que ce n'est pas mon "toucher"...

Mais ça peut te permettre d'avoir une autre dimension sur scène...
M:
Oui, Tout à fait. Mais, maintenant, je sais comment sera le suivant...

Tu l'as enregistré dans deux lieux différents...
M:
Oui, Paris et New York. Avec deux réalisateurs différents. Ce qui n'a pas non plus facilité les choses... Le second, Mick Lanaro, qui est un très grand réalisateur (il a fait "Nougayork" de Nougaro, le premier Bruel, Georges Michaël...), avait ses habitudes à New York. Donc, on est allé là-bas. Mais il a une manière de travailler qui ne correspond pas à un artiste comme moi. Là, on a passé un mois à New York (ndlr: pour 5 chansons).
Pour moi, un album complet, ça doit prendre maximum 2 semaines! Dans une bonne ambiance, un bon studio. Mais tout ça a été, à mon avis, une perte d'argent qui ne correspond pas du tout à ce que je fais. Ça manquait certainement de spontanéité. Mais, regarde, on avait des chambres d'hôtel à presque 3000 balles (français: 450 euros) la nuit! Pendant un mois! D'ailleurs, il y a une critique dans "Télérama". Et la journaliste m'avait mis trois clés, ce qui est une bonne critique, parce qu'elle m'avait vu sur scène. Elle avait été un peu méchante avec les réalisateurs parce qu'elle a écrit: "cette mièvrerie variéteuse traitée par..." Pour moi, un album, c'est un truc ou tout le monde du studio, même la femme qui fait la cuisine le midi, fait partie de l'album. C'est un partage. De l'émotion. Il y a des tensions parfois... mais c'est tout ça. Même la voix. Je sais que quand tu es contrarié ou stressé ou quoi que ce soit, ça se reporte obligatoirement sur les cordes vocales. Par exemple, la chanson "Paradisu", je sens, dans ma voix, comme quand je suis enroué. Parce qu'il y avait des tensions à ce moment-là.....

Quel rapport as-tu avec la technologie, l'évolution des techniques dans un sens large?
M:
En Corse, on a cet avantage, qui est peut-être de la lâcheté ou un manque de réalisme, ce qui nous permet de nous sentir au-dessus ou en-dessous des vrais problèmes liés à la technologie, à la science, au modernisme... c'est qu'on est un peu en retard. Et ça nous fait du bien. On a le temps de digérer. On voit les choses avec du recul. La technologie, il en faut! Tu peux être en retard dans l'un ou l'autre domaine, mais il faut vivre avec son temps! Que ce soit dans n'importe quel domaine. Par exemple, en musique, tu ne peux pas aller dans un studio qui n'est pas équipé au minimum. On en a tous besoin. Mais, dans certains cas, on est heureux de passer à côté. Comme on dit en Corse, "Le trop détruit le bien".

Et Internet?
M:
Internet, c'est le mode de communication le plus expérimenté. C'est quelque chose d'extraordinaire. C'est un pas en avant, mais, par contre, en Corse, où "on est en recul", on aime bien! On fait le tri. Au début, on a toujours un regard... critique je dirais. On se disait, au début, que c'est une ouverture aux conflits, qui peuvent même mener à des guerres. Mais, je vois, maintenant, que je ne peux pas m'en passer pour certaines choses. Mais, il y a aussi une technologie dont je me méfie. En musique, les sons rapportés, les claviers qui jouent des instruments réels, j'aime pas ça. Ce sera jamais la même chose! Dans mon cabaret, il n'y a jamais eu de synthés.

Si ta musique est sur Internet (Napster...), ça te flatte ou ça te dérange?
M:
Moi, tout ce qui est les trucs de droits d'auteur et tout ça, ça me concerne pas. Par exemple, le cabaret, j'avais un associé pour la caisse enregistreuse et tout ça. Moi, je ne veux pas entendre parler de ça, je veux juste jouer. Des fois, il me dit: " Mais tu joues devant trois personnes jusqu'à des heures pas possibles, mais ce n'est pas rentable..." ou alors, un jour, je jouais une musique russe et j'ai dit à tout le monde de jeter son verre par terre. Je te dis pas son regard... Moi, j'aime les gens, je veux partager! Quand tu vois Van Gogh qui n'a vendu que deux toiles de son vivant... et il était heureux. Un disque, je suis heureux de le faire pour laisser une trace. Pour les gens qui m'aiment, qui aiment ce que je fais et surtout pour mes enfants! Moi, les copies pirates ou les morceaux en mp3, ça ne me dérange pas du tout, du moment que je partage...

Et les e-mails, le fait de communiquer avec des gens que tu ne connais pas à l'autre bout de la terre?
M:
Les e-mails, je trouve ça génial! J'ai un oncle qui jette des bouteilles à la mer. Et ça m'a toujours plu. Il en lance en voyage... D'ailleurs, quand il y a eu la course à la voile, The Race, ils ont donné des bouteilles à Peyron qui les a lancés un peu partout. Et parfois, ça prend beaucoup de temps. Une bouteille qu'il a lancée au Portugal est arrivée, 7 ans après, à La Réunion! Là, il y a de la magie. Un échange, quelque part. Moi, j'adore les voyages. Mais je ne voyage pas pour les paysages, en Corse, on a ce qu'il faut. Je voyage pour les gens, pour apprendre, pour donner... Si demain, j'ouvre mon ordinateur et je vois un message qui est à l'opposé, ça me rend heureux!

"O maè" parle de la différence. Qu'est ce que t'inspire la différence dans ta vie?
M:
J'adore la différence, c'est pourquoi j'ai partagé ce morceau avec un marocain qui a co-écrit le texte. Il y a une phrase qui est très belle là-dedans: "de toute façon, quoi qu'il en soit, l'habit d'Arlequin nous va si bien". La vie est tellement courte que de s'emmerder avec des différences... Il y a un peu cette idée en Corse, surtout chez les jeunes qui nous rabattent les oreilles avec l'identité corse alors qu'ils n'ont rien vu. C'est facile de dire que je suis le meilleur du monde sans aller voir ailleurs. Je suis pour le voyage, le partage. Ce qui fait la beauté d'un pays, c'est les gens! Les maîtres d'école devraient apprendre ça. Tu peux ne pas aimer les gens parce qu'ils font du mal. Mais tu ne peux pas juger des gens selon leur couleur, leur religion... Et c'est ça que les professeurs devraient apprendre.

Quel regard portes-tu sur la situation actuelle en Corse?
M:
Je crois qu'il y a une prise de conscience. Le problème qu'il y a eu, ce sont des gens qui sont venus avec des grosses mallettes et qui ont commencé à faire n'importe quoi n'importe où. C'est l'argent qui décide! Je pense qu'il y a un vrai regard critique sur la situation et un ménage qui est en train de se faire. Parallèlement, je ne crois pas ceux qui nous disent qu'on peut s'en sortir tout seul. On a toujours eu besoin de la France et on en aura toujours besoin...


Fabian Tilmant




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