Le poil à gratter Raveyre

La société et l'individu. Le groupe et l'identité. La célébrité... et moi. Jean-Antoine Raveyre, photographe stéphanois de 27 ans, en a fait sa matière, en un clin d'oeil ironique et décalé mais non dénué de vérités. Du "poil à gratter" jeté sur notre époque...

 
Être fort. Être brillant. Être une star... On en rêve secrètement. Mais est-ce compatible avec être soi? La question taraude peut-être Jean-Antoine Raveyre, au point qu'il en a fait le sujet de sa dernière exposition, intitulée "Communauté, minoritaire et VIP". Une série de clichés en deux temps: un premier consacré aux communautés, qu'elles soient amoureuses, familiales, professionnelles ou spirituelles. Et le second, constitué d'autoportraits, à cet intime désir de célébrité, avec tous les travers qu'il comporte dès lors qu'on décide de l'assouvir... Ces deux séries, regroupées au sein de "Communauté", se rejoignent cependant sur un point: la mise en scène du fantasme personnel... jusqu'à l'absurde et même le tragique. Photographe de 27 ans, Jean-Antoine Raveyre s'est lancé dans le sillon il y a à peine deux ans. Alors forcément, il "a encore plein de choses à apprendre et se pose mille questions". Dans son travail en tout cas, elles semblent tourner autour d'une constante: la société, la place de l'individu et son "intégrité face à la communauté dans laquelle il évolue". Quand ce n'est pas face aux discours lénifiants et autres perversions liées aux effets de groupes ou de masse...
Jean-Antoine Raveyre s'en inspire et en traque les dérives sur les comportements. Le sien, dans un premier temps. "Timide et réservé", il ne s'en cache pas, c'est pourtant bien lui que l'on découvre dans "VIP", ses jambes, ses bras, son visage et son torse.
Pas de voyeurisme gratuit pour autant. On peut rejeter... comme apprécier la méthode et le physique, mais à condition de savoir le dépasser. Car Jean-Antoine Raveyre n'y est que son propre acteur. Un acteur dans une communauté, celle des artistes dans un premier temps, qu'il brocarde gentiment mais dont il pointe certaines tendances. Le culte de l'ego, la mise en scène du soi, des soi?, jusqu'à l'obsession et même l'isolement. L'acteur de "VIP" vit en effet dans "un même univers habité par un seul homme": lui. Alors bien sûr, il est rarement seul car il a su se décupler le garçon, et ceci à son image... Ce monde lui convient peut-être. Pas besoin des autres finalement pour être une star et dominer. Surtout pas... Ça démange...
Le propos séduit comme il dérange. Mais dans ce domaine, Jean-Antoine Raveyre n'en est pas à son coup d'essai avec "Communauté", qu'il vient de présenter à la galerie bretonne le Lieu, l'une des plus importantes du circuit national avant de l'amener à Lyon à l'automne. Avant cela, il y a eu une notable participation à l'Appel contre la guerre l'an dernier. Notable par son cliché de Ken et Barbie qui jouent aux sévices... Prémonitoire? L'actualité de ces dernières semaines redonne toute sa force à ce cliché.
Il a aussi travaillé avec un autre stéphanois, Thomas Collet, peintre de son état, sur la place du public dans l'art et sa perception de l'oeuvre. Un travail interactif où les quidams étaient invités à se mettre en scène selon leurs envies. Mais avec cette consigne: réagir face à une oeuvre accrochée... Cette oeuvre, c'est le "Cabaret", réalisé avec Thomas Collet. Inspiré des impressionnistes des bords de Marne ou des toiles de Toulouse-Lautrec, ce cabaret plaît. Malgré cette sensation édifiante de "mort" et de passéisme qui s'en dégage. Des personnages figés, sans vie ou presque, enfermés dans leurs carcans, sociaux ou historiques, qui ne sont pas sans rappeler la beauté froide et diabolique des "Damnés" de Visconti et dans un autre registre, le morbide absurde des personnages du suisse Olaf Breuning... Le "Cabaret" est "populaire" et séduit, sans que l'artiste "ait d'ailleurs vraiment compris pourquoi"...
Autant d'énigmes qu'il a peut-être voulu percer avec son travail sur la perception de l'oeuvre par le public et par là même, la définition chez celui-ci de l'esthétique et du beau. À ce jour, les réponses restent encore à trouver, à supposer qu'il y en ait... Mais ça ne le démange plus. Jean-Antoine Raveyre a d'autres projets en cours. Et une même façon de procéder: il tente, il expérimente, il "essaie", il réussit ou il "passe pour un débile"... Il "apprend" en tout cas. Toujours avec son Canon et cette très perceptible inclinaison pour l'absurde et l'irrévérence, qui lui vont d'ailleurs plutôt bien.

(
Solenn Paulic)



Pour en savoir plus sur les oeuvres et expositions à venir de Jean-Antoine Raveyre:
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