Rencontre avec François Boucq autour de son dernier album : "Le péril pied-de-poule"

Après "Sus à l'imprévu !", Jérôme Moucherot, notre agent d'assurance, nous revient, sous la plume de François Boucq, dans une nouvelle aventure. Le futur président du festival d'Angoulème était présent à Bruxelles pour nous faire partager ses réflexions sur "le péril pied-de-poule" qui nous entoure.
 
Né en 1955 à Lille, François Boucq fait des caricatures politiques pour "Le Point" et "L'expansion", il passera aussi dans le magazine "Play-Boy" et le quotidien "Le matin". Mais ce sera "Les pionniers de l'aventure humaine" (courte série humoristique publiée dans "A Suivre" et parue chez Casterman en '84 qui le fera connaître au grand public.
Il a publié par la suite, "La femme du magicien" (Casterman '86), "Point de fuite pour les braves" (Casterman '86), "La pédagogie du trottoir" (Casterman '87), "Bouches du diable" (Casterman '90), "La cathédrale invisible" d'après un scénario de Jodorowsky (Casterman '92), "Un point c'est tout" (Casterman '93), "Les dents du recoin" (Casterman '94), "Les Aventures de Jérôme Moucherot", "La rage de vivre" et en janvier dernier, le tome 2 des aventures de Jérôme Moucherot, "Sus à l'imprévu ! ". Nous avons profité de cette occasion pour le rencontrer.


Entretien:


Dans "Sus à l'imprévu" vous aviez entraîné Jérôme Moucherot dans une foule de petites histoires. Pour ce nouvel album vous nous avez concocté une histoire complète en 64 pages. Pourquoi cette démarche?
François Boucq :
Là, c'est comme dans "Les dents du recoin", l'idée, c'était de faire une longue histoire. En fait, j'avais commencé en faisant quelques pages pour un journal japonais et à la fin de ces 8 pages, à la dernière case, je me rends compte que c'est plus un début qu'une fin. J'avais 8 pages qui étaient un préambule à une longue histoire. J'ai fait une longue histoire.

Avez-vous connu beaucoup de difficulté avec le scénario de cet album?
F.B. :
Plus on fait une histoire irréelle, fantaisiste, plus il faut être rigoureux pour que le lecteur puisse la comprendre. Qu'il y ait un fil conducteur. Dans ce cas-ci, le fil du pylône (rires). Il ne faut pas que le lecteur puisse ne pas comprendre quelque chose. Il y a toute une première partie qui sert à mettre en condition le lecteur pour qu'il comprenne bien dans quel univers on se trouve et quand il a bien compris, l'histoire commence, elle s'emballe et là on peut partir dans tous les sens.

Voyez-vous une certaine homogénéité dans votre oeuvre?
F.B. :
Pour "les dents du recoin", on était dans un univers aquatique, même si c'est à travers les murs. Ici, on est dans un univers plus aérien. Et je me dis pourquoi ne pas faire les quatre éléments. La prochaine fois, ce sera le feu et peut-être après la terre.

Pour "le péril pied-de-poule", on sent une certaine approche philosophique?
F.B. :
C'est vrai, l'idée ici, c'était de rentrer dans le monde des formes et des idées. La première chose qui vient à l'esprit quand on regarde les nuages, c'est tout ce que ça peut nous suggérer. Un nuage, c'est fugitif, comme les idées dans la pensée sont fugitives. Il y a un aspect un peu philosophique, mais en même temps, très vite il faut l'abandonner. Il faut jouer avec ça de façon à ce que ce soit une histoire d'aventure mais qu'en même temps, ce ne soit pas une aventure qui n'ait pas une signification plus profonde.

Dans ce schéma-là, le pied de poule ne représente-t-il pas le stress, tout ce qui est négatif autour de nous?
F.B. :
Oui, c'est tout ce qui va nous empêcher de profiter de la vie simplement. Qu'il y ait des éléments perturbateurs dans notre vie, c'est normal mais, quand un élément perturbateur va contaminer tout le reste, ça devient dangereux. Ce que je voulais ici, c'était une pollution graphique qui envahit la page.

Y a-t-il une symbolique à voir dans l'oeuvre des sept nains qui réhabilitent la forêt?
F.B. :
Non ils le font d'une manière tellement ridicule que ce n'est pas crédible. C'est le côté totalitaire de Disney que j'ai voulu montrer. Quand on voit Euro Disney à côté de Paris, c'est un esprit totalitaire. C'est fait sous prétexte de divertir, mais c'est une ambiance insupportable. On ne peut pas vivre comme cela, tout est toujours gentil. Quand il y a quelqu'un qui veut revendiquer, on le réintègre gentiment dans l'équipe. Les sept nains veulent foutre en l'air tout l'aspect chaotique de la nature pour faire un univers imbécile, de jardinet. On est en train de mettre en place un univers absurde. Moi je fais un univers qui est aussi absurde. Mais ce qu'il y a d'étonnant, c'est de voir que, ceux qui cataloguent comme étant absurde, sont eux même dans une absurdité incroyable.

Monsieur Propre arrive à battre la morosité ambiante. Existe-t-il un super héros pour notre monde réel?
F.B. :
Vous savez, Monsieur Propre n'est pas un héros en tant que tel! D'ailleurs, il en prend plein la figure. Monsieur Propre, c'est l'idée qu'on se fait d'une société hygiéniste. C'est à dire qu'il y ait un esprit totalitaire qui cherche à englober le monde, c'est une chose et, qu'on remplace ça par un autre esprit totalitaire qui est de vouloir tout propre, c'est aussi totalitaire. C'est Jérôme Moucheron qui va trouver quelque chose d'inventif pour s'en sortir. Donc la réponse au totalitarisme, ce n'est pas le contre-totalitarisme, mais la fantaisie.

Vous faites également référence dans cet album à Rodin et à Magritte. Peut-on les considérer comme des hommages?
F.B. :
Ce sont des clichés de la culture! Cela permet tout de suite aux lecteurs de comprendre, on n'a pas besoin d'expliquer plus. On voit le penseur (de Rodin) qui depuis de dizaines d'années pense mais n'a encore jamais livré une pensée (rires). Il fallait quelqu'un qui l'aide. Pour le chapeau de Magritte, cela suppose une référence au surréalisme. J'aurais pu faire un autre chapeau, mais je trouvais que celui-là avait un côté ridicule, le chapeau melon, c'est ridicule. Pour moi, Magritte est devenu tellement cliché que, quand on se réfère à lui, c'est ridicule. En me référant à Magritte, je m'implique dans cette espèce de ridicule, de la référence culturelle. Quand je parle de ridicule , je ne parle pas de l'art mais de la référence.

Pourquoi Marilyn et Gable dans la dernière case?
F.B. :
C'est l'idée de la fin idéale, un couple s'embrasse. C'est Marilyn Monroe et Clark Gable.

Ce sont vos références?
F.B. :
Oui (rires), c'est hollywoodien. C'est un cliché. Quand se sont des nuages qui le font, le cliché devient encore plus cliché. Même les nuages pensent comme ça (rires).

Que représente la présidence du festival de la bande dessinée d'Angoulème?
F.B. :
Cela me fait plaisir. Il y a des gens que j'admire beaucoup dans le jury, et de savoir qu'ils ont plébiscité mon travail, ça me convient. Après toute une machine à mettre en route, ça c'est du boulot . Depuis quelques semaines, je ne peux plus travailler.

Travaillez-vous de manière régulière comme l'employé qui va tous les jours au bureau?
F.B. :
Non, moi, j'adore dessiner, cela n'est pas une contrainte. Je travaille pour moi, pour mes idées. Je travaille pour créer du bien-être. Je cherche toujours à savoir si une idée est originale, si elle va renouveler l'intérêt de quelqu'un pour la bande dessinée ou pour mon travail.

Avez-vous déjà prévu une suite aux aventures de Jérôme Moucherot?
F.B. :
J'aimerais décrire son univers dans l'immeuble. Chaque étage correspondrait à une étape de l'humanité. J'ai aussi envie de raconter son enfance. Car un personnage de bande dessiné n'a pas la même enfance qu'un personnage de cinéma. Quand il est enfant, il est moins bien dessiné que quand il est adulte. Je voudrais montrer en comparaison avec Tarzan que, quand il était enfant, il était comme un pictogramme, ses parents étaient deux pictogrammes comme sur la porte des cabinets. Puis, il est recueilli par un groupe d'assureurs, parce que ses parents ont été mangés par des mal dessinés, par exemple. Ce sont des assureurs sauvages qui vont le former. Ils vont lui apprendre la perspective, la proportion. Et petit à petit, il va devenir le personnage qu'il est.

Pour terminer, nous avons dans notre magazine une rubrique qui s'appelle "Si internet nous était conté" dans laquelle des auteurs de bande dessinée nous ont fait le plaisir de représenter leur vision d'internet . Aurons-nous le privilège de retrouver François Boucq dans notre rubrique. Vous serez bientôt si François Boucq a bien voulu se prêter à notre petit jeu.
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Texte : J.B.
Photos : C.H.




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