Rencontre avec Vincent Lannoo

Le 20ème dogme est Belge. Loin de la polémique qui a d'ailleurs couru autour de nombreux films du Dogme, rencontre avec un personnage charismatique en attendant la sortie de son film "Strass"
 
Rendez-vous est pris dans un restaurant au nom beau comme un programme: "Voyage à travers les sens". Au fond d'une cours peu engageante cet improbable endroit vous fait la surprise d'une décoration chaleureuse: murs de briques, chandeliers anciens aux bougies allumées sur de petites tables bistrot, cuisine ouverte où s'affairent une cuisinière et un cuisinier à la toque et à la veste d'un blanc immaculé, mur cloisonné vous laissant découvrir les vins proposés. Accueillie par Sigrid Descamps, attachée de presse d'Imagine pour "Strass" et le jeune et non moins élégant maître des lieux, nous devisons agréablement quelques minutes en attendant que Vincent Lannoo nous reçoive après un break entre deux interviews. C'est dans un petit salon contigu à la vaste salle de restaurant que la rencontre aura lieu autour d'une petite table agrémentée d'un saladier dressé d'une belle harmonie de légumes crus accompagnés d'une sauce gourmande qui auront les faveurs de mon interviewé. De belle stature, habillé décontracté, d'un jean noir et d'un pull anthracite, le jeune réalisateur m'accueille avec une barbe de quelques jours rehaussée d'un très beau sourire. Avec son aide, le petit magnétophone que j'inaugure aujourd'hui va enregistrer une très agréable conversation loin d'une interview formelle. J'ai très vite perdu le fil de mes questions mais ce que j'ai recueilli en a sûrement gagné en richesse et en spontanéité.


Votre film a pour cadre une école de théâtre. Vous êtes-vous inspiré d'une expérience personnelle?
Vincent Lannoo:
J'ai une petite expérience théâtrale mais plutôt comme celle qu'on tous les étudiants de secondaire. Ce choix est un prétexte pour parler de la séduction. Si dans mon expérience personnelle je n'ai pas rencontré de profs qui abusaient, je sentais pour ma part que j'étais près à beaucoup de choses. On jouait avec mon envie. C'est après surtout, en travaillant avec les comédiens, que je me suis rendu compte de ce facteur séduction.

Du pouvoir de la séduction et de la séduction du pouvoir
V. L.:
Il s'agit du pouvoir de deux séductions, c'est-à-dire qu'un comédien étudiant sait très bien qu'un jour il ne le sera plus et qu'il jouera alors du pouvoir de son image. Ça peut être vous, moi, un apprenti boulanger qui se voit demander par un patron insupportable des choses loin de l'art du pain et qui, une fois qu'il sera lui-même boulanger, aura tout loisir de faire subir la même chose à son propre apprenti.
Une anecdote: alors que j'étais en pleine préparation d'un film, je me suis retrouvé devant une commission qui devait juger mon travail (ndlr: procédure légale). J'ai considéré avec d'autres que leurs conclusions étaient injustes. J'en fais part à ma femme en jurant que, le jour où je rentre dans cette commission, je me vengerai. Elle me répond qu'alors, ça ne s'arrêtera jamais. Elle avait raison. Voilà, c'est tout ce que j'essaye de faire dans ce film: en faisant rire, faire que les gens se rendent compte de leur propre pouvoir et de leur propre défaillance à ce niveau-là.
Le véritable abus de pouvoir, c'est quand il réussit.
Il est crucial que la révolte des enfants face à leurs parents au moment de l'adolescence soit possible même si celle-ci n'est pas acceptée... quand elle n'est pas possible il y a abus de pouvoir.
Pour en revenir au film, même s'il y a quelque chose de grave qui se passe, (je n'en dit pas plus pour ne rien dévoiler) il y a à chaque fois quelque chose qui va étouffer la révolte.

Vous annoncez au début du film votre adhésion au Dogme (ndlr: concept cinématographique élaboré par Lars von Trier), outil nécessaire? parti d'en rire?
V. L.:
Il y a de ça. Évidemment j'admire Lars von Trier, c'est un peu le B.A.B.A. d'un jeune cinéaste. Évidemment j'avais envie d'en rire parce que je suis belge, parce que je n'ai pas envie de prendre trop au sérieux ce genre de chose, et donc en le prenant au sérieux je me moquais comme je me moquais un peu de moi-même, et ça devient une comédie. Par ailleurs il faut dire que le dogme, pour Lars von Trier et les Danois, est un magnifique cheval de Troie qui leur a permis d'être connu et d'être distribué dans le monde entier. Lars von Trier est un mec qui sort de la pub, c'est un homme de marketing. Il crée ça avec des copains, s'amuse, conçoit un produit marketing et se révolte contre le cinéma américain. Il fait trois choses complètement utiles, trois choses un peu paradoxales mais à mon avis importantes: ce n'est pas uniquement un cheval de Troie, ce n'est pas qu'un produit marketing, mais ça l'est aussi et en cela "Strass" s'inscrit complètement dans le Dogme.
"Strass" est évidemment un film qui se concentre sur l'histoire et les comédiens et non pas sur une quelconque esthétique de la bande son et de tout ce qui se fait aujourd'hui.
Essayons de réapprendre à digérer autre chose que le cinéma "Mc Do". On peut aussi consommer du cinéma bonne-cuisine-du-terroir, un peu artisanal, ça peut être bon avec l'avantage d'être au même prix.
Cette année, on s'est rendu compte que ce choix a été un plus dans les festivals auxquels on a participé: je me suis retrouvé, un jour, à un séminaire de scénaristes avec des personnes de divers pays dont des gens de France 2. Ils m'ont demandé qui j'étais, je leur réponds très discrètement: "Je m'appelle Vincent Lannoo, j'ai fait un film en vidéo". Ces gens me regardent à peine. Puis tout aussi discrètement: "Oui c'est un film dogme 95". Alors les gens me disent: "Quoi???" t'as fait un dogme, oui, alors, ça m'intéresse complètement, je voudrai bien le voir". Et voilà! Tout d'un coup il y avait 1000 regards sur moi, et j'étais un mec intéressant!
Un piège pour séduire. Et puis, en France, pour faire partie du gratin il faut déjà être gratiné. Donc, il faut se gratiner tout seul et puis apporter le plat et dire: ""voilà, je suis gratiné, alors je fais partie du gratin".

Comment s'est passé le montage du film?
V. L.:
Après avoir écrit l'histoire, je savais que le montage serait la véritable écriture, réécriture, du film. Je savais que ma monteuse, en l'occurrence ma femme, allait faire le tri une fois la matière dans ses mains. Normalement j'étais présent dans mon film mais ma femme a viré toutes les scènes où j'apparaissais. C'était le premier truc intéressant qu'elle a fait même si ça nous a valu deux ou trois engueulades! Les scènes avec moi sont inutilisables parce que je suis mauvais acteur: je ne me dirige pas. Quand on est réalisateur, surtout sur un film comme celui-ci, on a quand même un côté gourou. En jouant la comédie on se pose des questions: est-ce que ça va? n'ai-je pas surjoué? Vous demandez à votre entourage. L'ingénieur du son, le cadreur... tout le monde vous assure que c'était très bien alors qu'en fait, le seul autorisé à juger, c'est moi. Sur Internet ou sur le DVD on trouvera de très jolies scènes qui ne sont pas dans le film et qui sont très drôles.

Quelle était l'ambiance sur le tournage?
V. L.:
On n'avait pas d'argent, on n'était pas payé mais on faisait un film et on était tous contents de faire un film. C'était une magnifique colonie de vacances comme il en arrive une fois dans son enfance, inoubliable. Et pourtant j'ai toujours dit même quand j'étais à l'école ou dans mon métier de cinéaste que je ne croyais pas au côté boy-scout: je n'arrive donc pas en disant il va y avoir une super ambiance. Je m'en fous, je veux que mon film soit réussi.

Avez-vous eu des remarques désobligeantes du monde du théâtre?
V. L.:
Ceux qui oseront le dire publiquement s'accuseront eux-mêmes.
Une anecdote amusante: le film est sorti au Canada. J'étais accompagné par Carlo Ferrante (qui joue le rôle du Directeur de l'école), pour faire la promotion de "Strass". On avait demandé au Directeur du Conservatoire de Montréal d'organiser une rencontre avec les jeunes étudiants acteurs. Ce fut très sympa. La première chose qu'ils nous on dit c'est: "ça se peut pâââs" (Vincent Lannoo prend l'accent canadien!) "c'est impossible, c'est très drôle, on s'est vraiment bien amusé mais ça ne nous concerne pas!" On est sorti de là en nous regardant, dubitatif, on essayait de comprendre. On croise le Directeur du Conservatoire qui de loin avait suivi toute la discussion: "vous avez vu les réactions, le protectionnisme par rapport à l'école, ils l'aiment vraiment!" il nous regarde et après un moment nous déclare: "oui, je ne m'attendais pas à ce qu'ils soient si naïfs". Comme quoi le film n'avait pas réveillé tous les esprits!

Un projet?
V. L.:
Oui. Mon prochain film sera un thriller très noir.


Propos recueillis le 11 septembre 2002 à Bruxelles par Frédérique Morin pour 6bears.com




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