
Couverture du tome
2
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Rencontre
avec Rochette &
Legrand
Dans les
années '70, Jacques Lob conçoit
avec Alexis une BD qui est encore une
référence de nos jours, le
"Transperceneige". Mais la mort de ce dernier en
77, reporte la parution de ce petit
chef-d'oeuvre. A partir de 82, l'histoire est
publiée dans le magazine "A suivre" avec
au crayon Jean-Marc Rochette. Aujourd'hui,
Jean-Marc Rochette accompagné de Benjamin
Legrand -remplaçant Lob mort en 1990-
réalise le deuxième tome de cette
histoire inoubliable. Cette suite, qui a sa
propre autonomie, ne conte plus le monde d'hier,
mais bien celui d'aujourd'hui à travers
une fable futuriste. Plus qu'une simple BD
à lire, le tome 2, tout comme le premier,
mérite le détour. Nous avons
rencontré les auteurs pour parler de tout
et de rien, du Transperceneige, de la BD en
général mais aussi
d'eux-même...
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Quel est votre rapport avec Internet?
Rochette: J'utilise mon ordinateur pour travailler.
Par contre, Internet, je m'y suis mis seulement il y a
quelques mois pour travailler sur un projet 3D. La
personne qui fait la modélisation m'envoie du
courriel avec des dessins, des travaux en cours pour
savoir ce que j'en pense. Du point de vue du travail,
c'est extraordinaire, je ne savais pas qu'on pouvait
avoir des images de cette qualité aussi
facilement.
Et ce mystérieux projet?
Legrand: C'est un film 3D dont j'écris
l'histoire. Jean-Marc (Rochette) et un autre graphiste
dessinent les personnages, les décors ...
Encore une collaboration entre vous?
Ensemble: Oui, on n'arrête plus, on ne se
quitte plus et on va bientôt se marier (rire).
Benjamin Legrand, utilisez-vous Internet?
Legrand: J'ai déjà fait joujou sur
Internet chez des copains. Mais, je n'ai pas le temps de
me promener sur la toile. Je me dis que si j'y vais, je
ne vais pas travailler. Je vais aller voir partout.
Alors, effectivement pour faire des recherches, c'est
très pratique, mais je suis un adepte des livres.
Je vais plutôt dans une bibliothèque que sur
Internet. Mais, je m'amuse bien chez les copains par
contre.
Si je ne me trompe pas vous peiniez, est-ce votre
deuxième passion?
Rochette: Je fais de la peinture, des livres pour
enfants, de la bande dessinée comique genre
Napoléon et Bonaparte ou de la bande
dessinée sinistre avec certaines choses qu'on a
fait, et la 3D, cela vient de sortir. La 3D va avec la
sculpture, parce qu'on s'est aperçu, en cherchant
à trouver des personnages, en les dessinant qu'il
y avait un problème avec l'ordinateur. Alors, j'ai
fait de la sculpture qui est de la 3D aussi.
J'ai l'impression qu'entre les deux albums, on voit
l'influence de la peinture: le premier est très
brute, le second est comme le pastel, les couleurs et les
traits sont plus dégradés?
Rochette: Entre les deux albums, dix-sept ans ont
passé. J'ai fait 10 ans de peinture, des livres
pour enfants. J'ai aussi appris la matière ou
à être plus souple. Après, je me
remettrai à la peinture, et j'aurai appris des
choses en dessinant cette bande dessinée. Cela
évite de scléroser, de vivre dans des
carcans en pensant qu'on a raison.
Et vous, Benjamin Legrand quel est votre
parcours en dehors des albums avec Rochette?
Legrand: J'ai fait une demi-douzaine de livres
très différents, une série noire qui
vient de sortir chez Gallimard. Ca, c'est un rêve
d'auteur, c'est toujours agréable d'avoir au moins
un livre dans la série noire. J'ai
travaillé pour la télévision, pour
des dessins animés, écrits des
scénarii de dessins animés ou de films. Je
fais aussi beaucoup de traduction. C'est un peu comme
lui, il fait tout ce qui touche au graphisme, moi, je
fais à peu prêt tout ce qui touche
l'écriture, de la traduction jusqu'à la BD
en passant par le roman, la télé et le
cinéma. En ce moment, je travaille sur une
série d'héroïque fantaisie en
animation 3D de 26 épisodes de 26 minutes pour
Canal + et France 2. J'ai écrit ce qu'ils
appellent la bible (la création de tous les
personnages, ...) et les six premiers épisodes
ainsi que le dernier. C'est actuellement en
production.
La façon de travailler sur le
deuxième album était-elle la même que
pour le premier? Avec Lob, vous travailliez page par page
ainsi en voyant votre travail Lob évoluait par
rapport à votre univers.
Legrand: On a beaucoup discuté au
départ. Puis, j'ai écrit le
scénario. On a de nouveau discuté.
C'était assez génial, on a l'impression de
faire un film à deux. On fait tout, l'histoire, le
cadrage, la mise en scène, la photo, la musique,
la direction d'acteur...
Rochette: La genèse, c'est qu'au
départ je voulais faire la suite. Legrand avait
travaillé sur l'adaptation au cinéma. On
avait l'idée de "la peur du choc frontal", de la
peur de rentrer dans le premier train. On a trouvé
rapidement la fin ainsi que le personnage de la jeune
fille artiste qui fait des images virtuelles pour
s'évader. Comme je connais un peu le milieu
artistique, je voulais montrer ces espèces
d'artistes sympathiques au demeurant qui vivent toujours
dans les hautes sphères de la
société, qui ennuient quasiment
personne.
Une représentation des artistes
d'aujourd'hui?
Rochette: Oui, la fille du chef faisant ces petites
crises anarcho-machin mais sachant très bien que
ce n'est pas bien grave parce que papa la sortira de
taule rapidos. C'est un personnage qui m'est sympathique
au bout du compte, mais elle est aussi une tête
à claque.
Elle représente des gens que vous avez
rencontré?
Rochette: Oui et on en fait même
peut-être partie
Et pour vous, reprendre le scénario de Lob?
Legrand: Lob avait mis la barre très haut. Il
avait liquidé tout ce qui restait
d'humanité. On ne voulait pas faire une suite. Je
crois qu'on a assez réussi à faire une
suite, sans être une suite tout en étant une
suite.
Rochette: Dans la première réunion,
on s'est demandé ce qui structurait la
société actuelle. A l'époque avec le
communisme, c'était un système de classe.
Aujourd'hui ce qui me fascine, c'est le système du
mensonge. C'est à dire qu'on s'aperçoit que
la société est structurée sur le
mensonge. Comment générer cette histoire de
mensonge qui fait qu'on dit aux gens que l'entreprise
où ils travaillent va bien. Mais attention, elle
ne va pas si bien que ça et puis ils vont tous
être virés... Cette société
qui tient les gens par la peur et le mensonge,
c'était le but et la façon d'actualiser le
sujet. Du moins, notre vision à nous.
Legrand: De toute façon quand on parle du
futur, on ne parle que du présent. C'est un
principe de base des écrivains de science-fiction.
C'est juste une projection du présent. Le
problème était de réactualiser des
choses dont Jacques Lob avait déjà
parlé et qui existent toujours comme les classes
sociales. On les a représentés comme dans
le monde de maintenant. Tout est diffus. Si on voulait
taper quelque part, on ne serait même pas où
taper. Tout est flou. On vit dans une sorte d'univers du
mensonge complet. On a repris le principe de la fable
mais, au lieu d'appliquer la fable simplement aux
structures de la société, elle a
été appliquée au
mensonge.
Comme Rochette est intervenu sur le
scénario, êtes-vous intervenu au dessin?
Legrand: On a fait de la pâte à modeler
tous les deux pendant une après-midi pour trouver
la forme de la locomotive (rire). Au départ, on
aurait dit une bite, elle était très
organique.
Rochette: Bref, à un moment, on est
tombé d'accord sur un truc et elle est
tombée. C'était de la pâte à
modeler mole et j'ai dû la refaire. C'est un
accident qui lui a donné sa forme
définitive.
Il n'y a que la locomotive qui a
été réalisée en pâte
à modeler?
Rochette: Non, les personnages
aussi.
Vous avez déjà du matériel
pour une exposition donc?
Rochette: Non, non. Mais, c'est vrai que les
personnages principaux, les arpenteurs ont
été réalisés en pâte
à modeler. Je fonctionne bien dans la pâte
à modeler.
Legrand: Pour dessiner c'est vachement plus
pratique. Il prend le personnage, il le tourne et il
jongle.
Rochette: Au début, c'est comme un
maître étalon. Après, une fois qu'on
les a bien en tête, on s'en sert plus. Cela permet
de voir si tout fonctionne bien.
Comment voudriez-vous que les gens vous
lisent?
Legrand: Avec attention et indulgence (rire)
Quel message avez-vous voulu passer et que vous
voudriez que les gens retiennent?
Legrand: Que le monde n'est pas si noir qu'il en a
l'air mais qu'il est moins gai qu'on essaye de nous le
faire croire.
Rochette: Sur le premier, le héros central
ne veut pas mentir. Cette rigueur totale fait qu'il se
retrouve seul, sa femme est morte et c'est la catastrophe
complète. Le second personnage est plus complexe,
il accepte le mensonge. Ce qu'il faudrait retenir c'est
qu'on ment partout, tout le monde ment, même moi ou
le héros . Et, si celui-ci vit, c'est bien parce
qu'il a menti.
Pourquoi avoir utilisé le noir et blanc?
Legrand: Au cinéma, j'adore le scope noir et
blanc.
Ce n'est pas toujours évident de garder tous
ses lecteurs avec une BD en noir et blanc?
Rochette: C'est la critique qu'on m'a faite. Un
journaliste m'a dit qu'avec du noir et blanc, on perd 50%
de ses lecteurs. Qu'il y a deux lecteurs. Il y a un
lecteur qui est ultra esthète qui va lire Proust
ainsi que des bandes dessinées comme Tintin et
Pratt. Et, il y a un autre lecteur qui a un
problème de lecture parce qu'il n'a pas le temps,
que lire un livre l'emmerde, c'est trop long. Comment
donner un sens à une BD qui est rapide
d'accès!
Legrand: Au cinéma, et même à
la télé, si c'est en noir et blanc les gens
ne regardent plus. C'est idiot.
Les choses vont peut-être changer . Les jeunes
d'aujourd'hui lisent des manga...
Rochette: Moi, j'adore cette forme de narration des
manga qui est très rapide, très
rythmée. Je comprends pourquoi les jeunes aiment
cela aussi. J'aimerais beaucoup faire une BD comme Baru
avec deux ou trois cases, noir et blanc et très
vive, une grosse bande dessinée. A la planche 41,
on n'est pas loin du rythme manga.
Ce qui est étonnant aussi c'est la
différence entre le nombre de pages entre le tome
1 et 2?
Rochette: Pour le premier, c'était un
feuilleton dans A suivre. Il y avait une volonté
de faire long. Maintenant, on ne peut pas faire 120 pages
ou alors il faudrait le faire en manga avec deux cases
par pages et sur un autre rythme.
Aujourd'hui, les BD doivent respecter un nombre de
pages établies, comment fait-on pour ne pas avoir
une page en trop?
Legrand: On conçoit l'histoire souvent par la
fin parce que l'on sait comment elle doit finir.
Construite à l'envers, on voit le nombre de pages
que l'on a besoin pour le dénouement et ainsi de
suite, comme une espèce de calcul. C'est comme au
cinéma, quand on veut faire un film qui
dépasse une heure et demie, on a les pires
problèmes.
Avez-vous pensé que cette BD porte la
poisse, puisque chacun de vous a à un moment
remplacé une personne disparue?
Legrand: Vous voulez dire que je vais mourir
bientôt!
Rochette: C'est vrai qu'on s'est posé la
question récemment. J'ai dit à Benjamin
(Legrand) : Comme je n'ai pas l'intention de mourir, fait
attention à ce que tu manges! Chaque fois, il y a
eu un mort et on a eu d'énormes problèmes
sur le deuxième. Je l'ai fait au forceps, si l'on
peut dire. Une accumulation de choses ont fait qu'il
aurait pu ne pas sortir.
Legrand: C'est toujours comme ça quand tu
touches à des grands sujets. On parle du destin de
l'humanité, des classes sociales, du mensonge, de
la religion. Peut-être que cela n'attire pas la
poisse mais qu'ils ont envie de te dégommer, eux.
(rire)
Rochette: C'est un vrai paranoïaque.
Legrand: Non, mais c'est vrai, qui meurt? Jean
Marie Le Pen. Il n'a jamais été
assassiné. Qui se fait assassiner? C'est pas de la
paranoïa, c'est normal. Le système a besoin
que tu le critiques et en même temps, il a envie de
te dégommer.
Rochette: Ca y est, il est parti. C'est ce que
disent tous les paranoïaques.
Vous comptez faire un troisième tome
ensemble?
Rochette: Il est en route. On ne peut pas en parler
mais c'est vrai, qu'on a du plaisir à le faire. Je
pense que la malédiction du Transperceneige est
levée. (rire)
Legrand: Si, il se met à neiger
énormément et que la couche monte et monte.
Qu'il fait -90 dehors, c'est que Jacques Lob avait
raison.
Et comment voyez-vous des actualités comme les
OGM,...?
Legrand: Il ne faut pas ouvrir le robinet aussi non,
je parlerai pendant des heures.
Rochette: Par contre, Legrand avait parlé
de poulets qui mangent de la merde, et c'est bien
tombé. Il l'avait écrit avant les
événements qu'on connaît.
Legrand: Si tu lis le "Requiem blanc", tu
verra que le mur de Berlin et le communisme
étaient déjà tombés et qu'il
y avait une énorme guerre en Irac. 15 ans avant.
C'est facile de faire de la projection sur le futur, il
suffit de regarder le présent et de voir ce qui
déconne.
Et le troisième sortira quand?
Rochette: Pour la rentrée prochaine, vers le
mois de septembre.
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