L'Hôpital Général de Camau


Le lendemain matin, nous partons pour l'hôpital avec du matériel que nous offrirons au directeur: appareils respiratoires et médicaments. A l'approche de l'hôpital, mon coeur bat de plus en plus vite et les questions fusent dans ma tête; Que vais je voir? Comment s'organise la vie dans un hôpital au fin fond de l'Asie du Sud Est? Quelles sont les conditions matérielles et les conditions de travail?


L'autorisation accordée au gardien, nous entrons par une porte en fer forgé qui coulisse lentement. A gauche de l'entrée principale des joueurs de tennis s'apprêtent à entamer une partie sur un terrain quasiment neuf. On s'attendait à un contraste radical, mais pas à celui-là! Accueillis par des médecins nous sommes conduit vers la salle de réunion. Nous traversons des couloirs aux murs défréchi où se blotissent des âmes humaines pour se protéger du feu... l'intensité du soleil est tel qu'un coin d'ombre, agrémenté d'un petit vent de bascule d'un hamac, est un petit moment de répit.

Des grillages fermés par de gros cadenas empêchent l'entrée massive des familles dans les différents services. Le sentiment d'être dans une prison nous choc profondément. Il est coutume, ici, de ne jamais abandonner un des siens. Alors qu'en Occident l'hospitalisation d'un de nos proches n'entraîne pas un déménagement systématique dans l'hôpital et une installation quasi journalière, au Viet Nam ils restent au plus près des leurs. On cuisine dans le couloir, après avoir été nettoyé, le linge pend par dessus la rambarde, on dort sur une paillasse et les chambres sont envahie par les familles.


Infirmière pendant la présentation de kinésithérapie
respiratoire manuelle à l'hôpital de Camau, Décembre 2000

Assis dans la salle de réunion, décorée du portrait d'Ho Chi Minh et du drapeau frappé du marteau et de la faucille, nous attendons la venue du directeur de l'hôpital. Dès son entrée, et à en croire son air méprisant et dédaigneux, il ne se réjouit pas de nous voir. Exemple parfait de la fierté et de la froideur asiatique. Nous répétons nos mêmes motivations, et il nous répond par de long moment de silence ponctué par des oui et des non. Finalement, le climat se lénifie et nous obtenons également son consentement pour visiter l'hôpital et pour recenser le matériel afin d'envoyer réellement ce dont ils ont besoin. Nos visites sont guidées par des membres de l'hôpital avec enthousiasme; le service de kinésithérapie, la salle de rééducation, le service de traumatologie, les salles opératoires, les urgences, le service post-opératoire, la gynécologie, la pédiatrie, les salles de radiographie et d'endoscopie. Les jours suivants, le recensement du matériel s'anime par des visites dans certains services, ceux que l'on veut bien nous montrer naturellement. Nous constatons avec stupéfaction que la néonatologie n'est pas équipée de couveuses pour les prématurés, ce sont des lampes infrarouges pointées sur les nouveaux nés posés sur une table qui les remplace. Ensuite, nous visitons la salle de kinésithérapie équipée entre autre de chaises quadriceps et de matériel ultrason. A chaque passage d'un service à un autre, nous enjambons les familles agglutinées contre les grillages aux regards béats et interrogatifs. On nous ouvre le grillage après une lutte impitoyable sur un cadenas qui ne veut pas céder. Les soins intensifs ressemblent à un vaste entrepôt où règne une tension perceptible au vue des expressions dessinées sur les visages qui se tournent vers nous. Le matériel et les lits semblent en bon état malgré l'odeur pestilentielle qui flotte dans la pièce.

Après le déjeuner, humblement offert par nos hôtes, nous visitons le service de traumatologie où nous sommes accueillis par des effluves âcres qui se dégagent de cet espace surpeuplé. Dès notre entrée, des enfants et des adultes nous entourent et ne facilitent pas mon travail de photographe.

Pendant les explications des médecins avec notre équipe, je me mets à l'écart et je tente de prendre quelques clichés dans la pénombre, malgré un soleil étouffant qui illumine faiblement la pièce. Je reste planté là à regarder autour de moi et je ne parviens pas à comprendre comment on peut construire un terrain de tennis à deux pas et laisser un être humain dans de telles conditions. Les lits sont les uns contre les autres sans aucun système d'aération, tout est moite et humide. Je m'éponge le front et je finis par photographier une main sur une autre. Perdu dans mes pensées, un des médecins vient me chercher pour continuer notre petite visite.


Philippe Badin et Tamara Gillon
pendant la présentation de kinésithérapie
respiratoire manuelle à l'hôpital de Camau,
Décembre 2000

Les lames du soleil sont aussi tranchantes qu'un couteau bien aiguisé, mais cette fois, en sortant, c'est la silhouette d'une jeune fille en ao dai blanc, l' uniforme des jeunes étudiantes, qui m'éblouit et qui me transperce. Un pays au contraste permanent où trouver des explications à tous ses maux me semble dérisoire tant le chemin du passé et du futur sont longs.

Le service de pédiatrie, dernière étape de notre visite, nous apparaît comme le plus en prise avec un besoin urgent. Les sanitaires, qui juxtaposent la grille d'ouverture du service, dégagent une odeur d'urine macérée au soleil. Cette odeur méphitique nous accompagne jusqu'à l'unique couloir donnant accès directement aux urgences, où les enfants couchés quasiment les uns contre les autres sont en présence de leur famille.

Le programme établi par Philippe Badin et les responsables de l'hôpital consiste à une présentation de kinésithérapie respiratoire manuelle. Il n'est pas encore question de présenter le percutionnaire au vue de l'instabilité et de la non assurance de notre future présence à Ca Mau. Il semble inapproprié de présenter une technique qui nécessite un appareillage particulier et de ne pouvoir leur assuré un travail et un suivi continu dans le temps... tout dépendra de la bonne volonté des pouvoirs politiques. Après une réunion avec le corps médical pédiatrique, les kinésithérapeutes de la mission sont amenés à traiter quelques cas présents aux urgences. Bien évidemment, les cas les plus critiques sont les premiers à traiter. Au milieu des infirmières et des médecins particulièrement attentifs, Philippe Badin et Tamara Gillon s'assurent de l'état général d'une petite fille avant le traitement manuel de kiné respiratoire. Il me dira par la suite que son état de santé nécessitait un transfert en soins intensifs et que vraisemblablement les médecins étaient dépassés par l'évolution de sa maladie sans pouvoir en déterminer l'origine. Malgré une température s'élevant à 40° et un état semi comateux, Philippe Badin tente avec succès le dégagement des voix respiratoires par des pressions sur le thorax et expulse ainsi des glaires obstruant les bronches. Mais la moue sur son visage en dit long sur ses espoirs.

Pendant les autres traitements, je me faufile dans le couloir et je m'arrête à chaque entrée des chambres pour immortaliser quelques moments. Les enfants me regardent, certains rigolent en me voyant avec mes deux appareils autour du cou, d'autres inexpressifs se cachent derrière leurs parents. L'état des chambres, lugubres et humides, me ramène à une époque que je croyais révolue. Les murs ridés, les barreaux des lits rouillés et le sol jonché de crasse accentuent mon impression d'injustice.

L'après midi sera consacrée à l'enseignement de cette technique de kiné respiratoire au beau milieu d'une vingtaine de médecins et d'infirmières. Pendant le séminaire, les responsables médicaux m'octroient l'autorisation de photographier les blocs opératoires en présence de notre infirmier. Accompagné de deux médecins, je m'attends à capturer sur mes pellicules des espaces vides à l'atmosphère froide, comme tout bloc opératoire qui se doit, et dénués de voyeurisme.
Pendant que notre infirmier Hervé Blandin établit l'inventaire du matériel, je photographie au grand angle l'ambiance de l'espace qui s'ouvre à moi et de constater le bon état relatif des blocs opératoires. J'apprendrai plus tard que les tables d'opération datent de la guerre du Viet Nam, époque américaine, et que la plupart du matériel russe présent est encore utilisé. Le dernier bloc opératoire à recenser nous réserve une surprise. Sans aucune précaution d'hygiène, ni masque ni blouse aseptisée, on m'invite à prendre quelques clichés durant une intervention chirurgicale.
Timidement je m'efforce de prendre quelques photographies et étonnamment à aucun moment le bruit de mon déclencheur ne distraira les chirurgiens. Nous restons dubitatif face à l'état général de l'hôpital et ce manque de prévention hygiénique dans une telle situation alimenta nos conversations jusqu'à la fin de la journée. Après d'amicales accolades, nous quittons en fin d'après midi l'hôpital en remerciant nos convives et nous espérons que cette semaine de contact facilitera l'acheminement du matériel l'année prochaine.





Service de pédiatrie de l'hôpital de Camau, Décembre 2000





Philippe Badin dégage les voix respiratoires d'un enfant par des pressions sur le thorax et fait expulser par la suite les glaires obstruant les bronches par des petites pressions au niveau de la bouche. Service de pédiatrie, hôpital de Camau, Décembre 2000

Sommaire


- Départ pour Camau: Après la première nuit de sommeil bercée au son et au rythme du...

- Premier contact médical: Nous apprenons le lendemain que l' ao dai fut sauvé par les habitants...

- L'Hôpital Général de Camau: Le lendemain matin, nous partons pour l'hôpital avec du matériel...

- La croisière s'amuse: En reconnaissance de notre attention, nous sommes invités,...

- L'Hôpital Pédiatrique N°1 d'Ho Chi Minh Ville: Il y a quelques années, A.M.P.H.O.R.E développa, en collaboration avec...

- 10 ans que l'association humanitaire: A.M.P.H.O.R.E. déploie son énergie au Viet Nam

- La Ventilation à Percussion Intrapulmonaire (IPV)

- Carte du Vietnam



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